Fernando de Amorim
Paris, le 16 mars 2026
Qu’est-ce qui anime quelqu’un à faire une analyse didactique « pour devenir analyste »1 ? Je ne pense pas que la névrose de transfert soit au rendez-vous en ce qui concerne le désir d’occuper la position de psychanalyste. En revanche, en ce qui concerne le désir de faire une analyse, oui, évidemment. Dans la suite de la phrase, l’expression « devenir analyste » apparaît comme le prolongement de la volonté du Moi et non de la gestation puis de l’accouchement du sujet à la sortie de psychanalyste. J’y reviendrai.
Sans doute « le désir de devenir analyste comporte, inconsciemment, l’espoir de réalisation de tous les désirs infantiles »2, mais comme écrit ci-dessus, cela concerne la formation de l’analyste – formation prise dans la logique de contrôle du Moi – et non celle du psychanalyste.
Le psychanalyste ne saura jamais s’il est devenu psychanalyste. Je me suis arrangé pour installer une telle logique en évoquant la position du psychanalyste, et non la place du psychanalyste, et en la comparant à celle de Bernard Fokke, le capitaine du Hollandais volant, bâtiment qui, comme le bateau Psychanalyse, n’accoste jamais. J’ai défendu l’idée que le clinicien n’aura jamais la preuve qu’il est effectivement psychanalyste car, à sa mort, c’est le psychanalysant qui a fréquenté son divan et qui est devenu sujet qui pourra témoigner qu’il était psychanalyste.
Dans une psychanalyse, le clinicien occupe la position de supposé-psychanalyste pendant la psychanalyse du psychanalysant ; quand ce dernier devient sujet, c’est lui qui installe le clinicien dans la position de psychanalyste. Psychanalyste, mais de cette cure uniquement. Cela ne durera que quelques heures car, quand le clinicien retournera à sa consultation, il reprendra la position de psychothérapeute, si un patient est sur le fauteuil, ou de supposé-psychanalyste, si un psychanalysant est sur le divan.
Il est vrai que le savoir est « volé »3. Ce vol est commis par l’être pour qu’ainsi il puisse devenir sujet. Il vole des signifiants dans le trésor des signifiants, l’Autre barré lacanien.
Jacqueline Cosnier écrit que « le savoir sur le fonctionnement psychique est aussi “volé” » à l’analyste »4. À l’analyste, rien n’est volé puisqu’il n’a pas de signifiants de valeur. Je ne pousserais pas le bouchon jusqu’à affirmer qu’il a le cuivre de la suggestion chez lui, mais la présence du Moi dans son exercice éloigne toute possibilité de castration symbolique. Je pense à cette analyste qui lit des passages du séminaire de Lacan à un psychanalysant sur le divan. Une telle démarche est-elle bien psychanalytique ? De même, est-il bien psychanalytique de devenir analyste pour répondre à « un espoir de faire cesser la souffrance des conflits, grâce à une conquête de toute-puissance sur sa pensée et par sa pensée »5 ? Non. Le discours psychanalytique n’est pas à ce genre de rendez-vous, parce que l’analyste a perdu le bateau qui le mène à construire sa propre position de sujet et de psychanalyste ; ainsi, il rate aussi le bateau qui devait le mener à la rencontre avec celui qui se déplace et qui paie pour lui rendre visite.
Heureusement, le processus psychanalytique – qui est différent du « processus analytique »6 – échappe au contrôle de l’analyste. La « grossesse »7 qui échappe à l’analyste n’échappe pas au psychanalyste. Celui-ci constate le processus gestationnel et l’accompagne à chaque séance. Au moment de l’accouchement, un sujet est né : « Jouez hautbois, résonnez musettes ! », comme le chante Tino.
Il n’y a pas de contre-transfert, sauf si l’analyste est contre le transfert. Ce qui n’est pas le cas chez le psychanalyste, car il associe librement son transfert dans sa psychanalyse personnelle.
Quand le psychanalysant devient sujet, il part vers le monde, apte à la danse. En ce qui concerne le sujet qui veut devenir psychanalyste, il continue sa psychanalyse et assume, entre autres, la responsabilité de transmission de ce qu’il a reçu. Le Moi radin, voire mesquin, part avec le butin – le trésor des signifiants – et ne donne pas, avec son style, ce qui lui a été transmis. Est-ce la preuve qu’il n’y a pas eu sortie de psychanalyse ? Cela n’intéresse plus le psychanalyste. Il y a ceux qui donnent au compte-goutte. Il s’agit d’une transmission colorée par la radinerie de son Moi.
Le psychanalyste s’occupe de ce qui se passe dans son champ opératoire : la séance de psychanalyse, la séance de supervision ou de contrôle, la dynamique propre à l’école psychanalytique. Hors de ce champ, toute réflexion serait une perte de libido et de temps.
Le « devenir analyste »8 ne concerne pas un processus de « connaissance »9. Une telle perspective de la connaissance annule toute possibilité que l’être devienne sujet dans un premier temps, psychanalyste dans un deuxième temps, transmetteur dans un troisième temps : transmettre, par la voie du réveil du désir chez le candidat à devenir psychanalyste, la matérialisation du désir chez le psychanalyste. La transmission est la preuve de la matérialisation du désir de psychanalyste chez le transmetteur, incarné par le désir du psychanalyste.
Devenir psychanalyste n’implique pas une « forme de souffrance »10, mais un effort nécessaire et agréable car poussé par le désir en construction, puis le désir construit. Désir construit, certes, mais nécessitant toujours des réparations sur les membrures, le cordage, la voilure, la quille. Comme pour un marin, la psychanalyse du psychanalyste est sans fin car navigare necesse est…
La psychanalyse sans fin du psychanalyste n’est ni une forme d’éducation ni une forme de domination de la part du psychanalyste. À celui qui désire devenir psychanalyste, elle est essentielle pour protéger la psychanalyse, mais surtout pour protéger le psychanalysant du Moi du psychanalyste.
Enfin, la psychanalyse ne porte pas sur « la connaissance de la sexualité »11. Les professionnels de la santé mentale sont sexuellement profondément inhibés. Parfois, la pauvreté de leur vie sexuelle révèle qu’ils utilisent les instruments de la psychanalyse comme des armes d’attaque et de séduction, tant ils sont démunis et inaptes à exprimer leur amour et leur désir sexuel pour quelqu’un, qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme. Partant du principe qu’ils sont ignorants de ce qu’est la sexualité, il me semble préférable de mettre en évidence le désir d’apprentissage de la sexualité plutôt que celui de connaissance, car ils ne me donnent pas l’impression d’en connaître un rayon. Au lieu de désirer savoir sur la sexualité, il me semble important qu’ils commencent par apprendre sur leur corps, leurs orifices, leurs zones érogènes, leurs contacts corporels avec autrui. C’est en vivant une sexualité et une génitalité régulières qu’ils pourront acquérir l’autorité de savoir sur la sexualité car, j’insiste, en matière de connaissance, ils sont loin du compte.
L’analyse, comme l’analyse didactique, est un renforcement du Moi et non l’ouverture de voies nouvelles à la réception, dans le cadre de la séance, du désir refoulé et du désir à construire.
- Cosnier, J. (1992). « Devenir psychanalyste : un destin de la névrose de transfert ? », in Devenir psychanalyste, Paris, PUF, 2001, p. 161. ↩︎
- Ibid., p. 162. ↩︎
- Ibid., p. 163. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 165. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 168. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 170. ↩︎
- Ibid., p. 172. ↩︎
Le Colloque du RPH
LA FORMATION DU PSYCHANALYSTE : COMMENT FAIRE ÉCOLE ?
samedi 21 mars 2026, de 9h00 à 16h30
à Paris et en visioconférence

50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (I)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (II)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (III)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (IV)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (V)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (VI)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (VII)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (VIII)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (IX)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (X)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (XI)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (XII)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (XIII)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (XIV)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (XV)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (XVI)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (XVII)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (XVIII)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (XIX)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (XX)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (XXI)
50e Colloque du RPH – Samedi 21 mars 2026 à Paris (XXII)