Fernando de Amorim
Paris, le 25 février 2026
Dans le titre de sa contribution, Hans Sachs met en évidence L’analyse didactique1. Il est saisissant qu’il évoque les Églises pour débuter sa réflexion. Une psychanalyse ne s’enseigne pas par la voie du Moi. Même si la didactique vise à instruire avec méthode, le problème se pose avec la question suivante : qui instruit ? S’il s’agit d’analyse, c’est le Moi. Quelle instruction propose l’auteur ? Celle de l’aliénation, du contrôle de la connaissance, de la volonté. Autrement dit, la danse psychanalytique, menée par un psychanalyste dans la position de psychothérapeute ou par un supposé-psychanalyste, n’est pas au rendez-vous. Il n’y a pas de balance harmonieuse mais du cafouillage, preuve que l’analyste piétine le discours.
Dans une psychanalyse, l’instruction de l’être se fait par l’Autre barré. Où se trouve la psychanalyse dans le texte de Sachs ? Réponse : elle n’y est pas.
La transmission de la psychanalyse ne se fait pas par la cure-type, dont la description est proche du modèle médical. Lacan proposera des variantes de la cure-type, puis le mot sera abandonné et remplacé par cure classique ou cure orthodoxe ; on revient alors au début du texte de Sachs, avec sa connotation religieuse.
Pour lui, « la seule voie un tant soit peu sûre vers ce but [“un regard constamment dirigé sur des choses dont il s’agirait plutôt, par nécessité interne et exigence morale, de se détourner, comme par exemple, la sexualité infantile, le complexe d’Œdipe et l’ambivalence”] est l’analyse didactique, qui est à considérer de ce fait comme un moyen irremplaçable, une partie constituante de la formation analytique »2. Cette affirmation ne correspond pas à la proposition freudienne, qui ne peut pas être plus claire : « Nous sommes tout prêts d’exiger que le médecin reconnaisse et maîtrise en lui-même ce contre-transfert. »3 Freud poursuit : « C’est pourquoi nous exigeons qu’il commence par subir une analyse et qu’il ne cesse jamais. »4
Le lecteur pourra constater que, de l’usage du signifiant psychanalyse, Freud et ses élèves sont passés à une sorte de compromis sur l’acceptation du mot analyse. Cette réduction constitue également une manière de réduire l’exigence clinique et éthique. Comment interpréter une telle acceptation ? Il faut rappeler que Freud est soumis à une pression transférentielle importante. Son exigence est entendue par ses élèves en 1910, lors du IIe Congrès psychanalytique de Nurenberg. En 1912, Jung écrit à Freud : « J’aimerais cependant vous rendre attentif au fait que votre technique de traiter vos élèves comme vos patients est une fausse manœuvre. »5 La psychanalyse personnelle ne semble pas être du goût de Jung et son désaccord transférentiel nourrit une relation imaginaire qui pousse Freud – dans la position d’analyste, puisqu’il n’a jamais été psychanalysé – à régler le nœud gordien du transfert par l’épée de la rupture : « Je vous propose donc que nous rompions tout à fait nos relations privées. »6 Exigeant quant à la formation du psychanalyste, Freud propose le divan, lieu où l’être fera le tour de ce qu’il exigera – au nom de l’autorité du transfert – au patient, au psychanalysant lambda, voire au psychanalysant si ce dernier a l’intention de devenir psychanalyste. De son côté, Jung propose le renforcement du Moi, une analyse – didactique – qui vise à enseigner avec des expositions méthodiques et de manière systématique les principes, les lois, les règles et les préceptes de ladite cure.
Mon interprétation est la suivante : le mot analyse, sous la plume de Freud, constitue une façon de céder sur le mot pour sauver la psychanalyse, bateau qui prenait l’eau. À l’inverse, le mot analyse chez Jung représente un renforcement du Moi afin d’exclure toute dimension sexuelle ou haineuse, donc gênante, du Moi humain. Dans cette même lignée, l’auto-érotisme reconnu par Freud devient « autisme » sous la plume de Bleuler. En choisissant ce mot qui exclut la dimension sexuelle chez le Moi indécis dans l’autisme ou chez le Moi halluciné dans la schizophrénie (je pense ici au tueur en série Ed Gein), le praticien ne subira pas la vendetta propre à l’hypocrise populaire, car il a exclu la JA (jouissance Autre non‑barré), celle qui pousse le Moi à mordre la chair. Parfois jusqu’au sang. Les conséquences sont considérables : Ed Gein s’identifie à Ilse Kock, « la sorcière de Buchenwald », et par la suite ses actes inspireront les Moi d’Edmund Kemper, Richard Speck, Ted Bundy, Charles Manson, Jerry Brudos. Quel rapport entre les tueurs en série et la psychanalyse ? La présence massive du but de la pulsion mise en évidence par Freud, qui cherche un objet corporel et donne au Moi une idée qui le nourrit d’une frénésie innommable, ce qui va de soi puisqu’il s’agit du registre de la pulsion et non du désir. Cette idée excitante, mêlant la pulsion sexuelle et la pulsion agressive, voire de destruction, s’accomplit après avoir tué une femme. Exclure le psychanalyste de la clinique médicale, de la discussion sur l’autisme et sur l’importance de prendre en charge l’entrée du nourrisson dans le monde est une erreur catastrophique. Je m’adresse ici aux membres de la HAS. Ils jouent avec le feu et celui-ci pourrait en brûler plus d’un.
Sept ans plus tard, Hermann Nunberg propose à l’IPA que tout analyste suive une analyse, suivant ainsi la recommandation de Freud. Ferenczi et Rank s’y opposent. Pas étonnant quand on lit la biographie de chacun. C’est pour cette raison que j’estime qu’un psychanalyste ne sera jugé de sa position clinique qu’après sa mort. Seul quelqu’un qui a fréquenté son divan jusqu’à sa sortie de psychanalyse pourra publiquement témoigner : « Il était psychanalyste ! » Ce dispositif vise à empêcher le clinicien de s’endormir sur ses lauriers ou de dormir sur ses deux oreilles. Pas de repos pour la construction. Sauf, bien évidemment, le repos éternel.
La formule analyse didactique sera utilisée à partir de 1922 et adoptée en 1925 par l’IPA, sous l’impulsion d’Eitingon, fort de son autorité acquise au sein de l’Institut psychanalytique de Berlin.
Ainsi, la psychanalyse personnelle, celle qui exige le respect de la règle fondamentale, partira aux oubliettes et ce sont l’analyse didactique ainsi que l’analyse de contrôle qui auront gain de cause, par la volonté du Moi des ennemis de la construction du désir et de la psychanalyse en tant que science.
L’analyste ne respectera pas les indications établies par la doctrine psychanalytique de Freud, indications nées de la clinique de ce dernier. Je m’autorise à affirmer que c’est même l’opposé de la proposition freudienne que le Moi de l’analyste mettra en place, puisqu’il ne déclinera même plus, ou de moins en moins, la règle fondamentale. Cependant, pour se gargariser d’être analyste classique, ou analyste orthodoxe, il affirmera aux quatre vents qu’il respecte le quota de cinq séances par semaine et la durée des séances : cinquante-cinq minutes, puis quarante-cinq minutes. Et de jouir du corps des patientes, quelques analystes ne se gêneront pas.
Lacan, en introduisant ce que j’avais nommé les séances lacaniennes7 – puisque ses élèves, tout en profitant de cette technique excellente, étaient incapables de la nommer dignement, se contentant de la reconnaître en tant que « séances courtes », « séances à temps variées », « séances à temps variables » – met en évidence que les analystes de l’époque avaient officialisé une clinique ayant pour conséquence la fortification du Moi. L’analyse est une cérémonie initiatique, selon l’expression de Balint (il revient à la dimension religieuse), quand la visée de la vraie psychanalyse est radicalement clinique. Ceci signe l’absence de consistance et de rigueur des analystes, d’hier comme d’aujourd’hui.
La difficulté même de reconnaître aujourd’hui la différence entre analyse didactique, cure-type et cure psychanalytique, sans oublier la négligence de ces concepts dans les dictionnaires et vocabulaires dédiés à la psychanalyse, est la preuve que le Moi de l’analyste continue à opérer son travail de sape.
Le « choix du candidat »8 à devenir psychanalyste, s’effectue à partir du dégonflement du Moi et par l’entrée en psychanalyse, signifiant que l’être a débuté son voyage, nu, vers l’Autre barré, sans la décision du Moi de qui que ce soit, qu’il s’agisse des membres de l’Institut berlinois, de ses fondateurs9 ou d’une commission d’analystes. C’est en volant des signifiants chez l’Autre barré que l’être se nourrira, s’habillera, se rendra digne de l’honneur d’être dans le monde. Naître pour mourir n’est pas suffisant. La visée de l’être est de devenir sujet et d’ainsi construire sa responsabilité de conduire aussi sa destinée. En conduisant une première psychanalyse, il prouvera qu’il est devenu psychanalyste, de ladite cure. Une fois qu’il aura prouvé – en réunion de passe, comme je l’entends d’après une idée de Lacan – qu’il est devenu psychanalyste grâce à sa compétence de conduire une psychanalyse à son terme, il retournera à sa consultation, où il occupera la position de psychothérapeute (quand le patient est sur le fauteuil), voire de supposé-psychanalyste (quand le psychanalysant est sur le divan). Autrement dit, il a pu jouir de sa position de psychanalyste quelque moment. Ce dispositif vise à empêcher toute jouissance narcissique du Moi.
Honneur, ai-je lâché plus haut.
L’Académie française des arts et techniques du cinéma a fait honneur à un carré – le troisième composant de la pulsion freudienne après la source et la poussée. Il y a trois cents ans, un Carré, Marc‑François de son prénom, est parti de Saint‑Malo vers le Canada pour combler le cercle propre à la pulsion. Devenu Carrey, le prénommé Jim, est revenu en France pour, selon ses mots, « boucler la boucle ». Tel est le destin de la pulsion : l’honneur de l’accomplissement symbolique.
- Sachs, H. (1930). « L’analyse didactique », in On forme des psychanalystes. Rapport original sur les dix ans de l’Institut Psychanalytique de Berlin (1920-1930), Paris, Éditions Denoël, 1985, p. 135. ↩︎
- Ibid., p. 136. ↩︎
- Freud, S. (1910). « Avenir de la psychanalyse », in La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953, p. 27. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Freud, S. & Jung, C. G. (1912). « Lettre du 18.XII.1912 », in Correspondance : 1906‑1914, Paris, Éditions Gallimard, 1975, p. 670. ↩︎
- Freud, S. & Jung, C. G. (1913), « Lettre du 3.I.1913 », op. cit., p. 679. ↩︎
- Amorim (de), F.. « La séance lacanienne », Revue de psychanalyse et clinique médicale, n° 12, 2003, p. 45. ↩︎
- Sachs, H., Op. cit., p. 137. ↩︎
- Ibid., p. 136. ↩︎
Le Colloque du RPH
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