Fernando de Amorim
Paris, le 11 mars 2026
Je ne partage pas l’affirmation de Jorge L. Ahumada selon laquelle « le lacanisme est reconnu comme une des théories de la psychanalyse actuelle »1, car il ne s’agit pas d’une théorie mais d’une doctrine. De même, je ne partage pas l’idée d’une psychanalyse lacanienne : j’estime qu’il s’agit de la doctrine lacanienne de la psychanalyse. S’il existe des « analystes de diverses orientations »2, cela indique que l’analyste ne sait pas piloter le bateau nommé psychanalyse et que ledit bateau part dans diverses directions. Un psychanalyste, quant à lui, n’est pas si perdu dans la Mer Océane. Il peut compter avec son désir, avec le désir du psychanalysant et avec la carte laissée par Freud, Ferenczi, Klein, Lacan et tutti quanti.
Il n’y a pas des analystes de diverses orientations. Cette manière de s’exprimer de monsieur Ahumada indique – c’est mon interprétation – un arrangement moïque d’évitement des conflits et l’absence d’une vraie discussion scientifique sur ce qu’est une psychanalyse. Ainsi, chacun met sur pied sa psychanalyse et l’association libre, la castration, la construction de la position de sujet passent à la trappe.
D’ailleurs, l’auteur évoquera un peu plus loin la « méthode scientifique de la psychanalyse »3, sans apporter l’impulsion nécessaire pour qu’il soit possible qu’elle soit traitée correctement, c’est-à-dire comme faisant partie du champ scientifique. L’inconscient ne me semble pas être « les effets de la parole sur le sujet »4, comme l’écrit l’auteur en citant Lacan. D’abord parce qu’il ne s’agit pas encore de parole mais de signifiant, ensuite parce qu’il n’y a pas de sujet mais un être, au sens aristotélicien. Il est vrai que, dès qu’une femme est enceinte, elle devrait traiter le fœtus en sujet. Mais ce n’est pas le cas. Comme le Moi humain est aliéné, il ne s’engage pas à faire en sorte que, déjà dans l’utérus, à sa naissance, pendant son enfance et sa puberté, l’être soit préparé à construire sa position d’adulte et, si tel est son désir, celle de sujet.
Une femme enceinte déjà mère d’un petit garçon me confie qu’elle se sait enceinte d’une petite fille. Je demande si un prénom a déjà été choisi : elle et son époux hésitent entre Anne et Virginie. Quelque temps après, à la suite d’une visite chez son gynécologue, ce dernier constate que le fœtus a ralenti sa croissance. Je lui dit : puisque vous ne vous décidez pas sur comment appeler votre fille, elle est en attente de votre feu vert pour grandir. La jeune mère se moque de ma lecture et nous en restons-là. Un peu plus tard, j’apprends que le prénom est choisi : Virginie. Au rendez-vous suivant chez le gynécologue, celui-ci constate que Virginie a repris la voie du développement. La mère, ravie, me dit que mon interprétation était juste.
À aucun moment ne m’est venue l’idée d’avoir raison. J’avais un professeur de physiologie qui disait que lorsque sa petite fille pleurait, il mettait des médicaments « dans tous ses trous car je savais que j’allais viser le bon, jusqu’à ce qu’elle s’arrête de pleurer ! ». J’avais dit à cette jeune mère ce qui était venu à mon esprit en réponse à cette situation. Je ne cherchais pas interpréter, mais l’interprétation est venue malgré mon Moi. Dans ce cas de figure, l’interprétation a plutôt suivi la logique de l’être barré qui échappe par l’enclos des dents. Autrement dit, je fais confiance à mon intimité, en tant que psychanalysant, quant au chemin qui vient de l’être en état de possible formation jusqu’à celui de sujet en construction :
·⁝:⁚· → e → Ⱥ → ɇ → s
Où :
·⁝:⁚· = être en état de possible formation
e = être aristotélicien
Ⱥ = l’Autre barré, le trésor où se trouvent les signifiants castrés
ɇ = être traversé par des signifiants castrés
s = la position de sujet à la sortie d’une psychanalyse (ce qui n’est pas le cas ici, évidemment).
La position de « s » est celle du psychanalysant à la sortie de sa psychanalyse. Ici, ladite position est en construction. À chaque séance, à chaque association libre, à chaque mot qui sort par l’enclos des dents, comme le chante Homère5, le clinicien a la preuve que le psychanalysant est en train de construire sa position de sujet, qu’il est en train de préparer sa sortie de psychanalyse. Car l’Inconscient – voir l’inconscient comme un océan – n’est pas un lieu où l’humain peut habiter indéfiniment.
Le vrai de la position de sujet se caractérise par une intimité du Symbolique avec le Réel. Quand le signifiant devient parole – puisque quand il accède à l’appareil phonatoire il devient parole – il tue l’Imaginaire. Le Réel est la mort de l’Imaginaire, à savoir son dégonflement, ce qui pour le Moi est parfois de l’ordre de l’insupportable, de la mort, l’autre nom de la blessure narcissique.
Il est vrai que « l’inconscient est structuré comme un langage »6, mais ce langage n’est pas encore de la parole. Il y a parole quand le signifiant sort par la bouche. L’inconscient, avec un « i » minuscule, est constitué de signifiants attachés à la libido. Il se trouve dans la partie inconsciente du Moi.
Pour saisir la petitesse du Moi et sa grande arrogance, celle que les analystes valident en abandonnant leur psychanalyse personnelle, je me base sur la position du Moi humain dans l’Univers.
Dans l’Univers observable, il y a approximativement 2 000 milliards de galaxie. L’une d’elles est la Voie lactée. Celle-ci possède entre 100 et 400 milliards d’étoiles et au moins autant de planètes. Une de ces étoiles est une étoile naine : le Soleil. Autour de lui gravitent 8 planètes. Une de ces planètes est la Terre. Sur Terre, plus de 2 millions d’espèces ont été répertoriées, mais leur nombre total est estimé entre 7 et 19 millions. Une de ces espèces est l’homo sapiens. À peu près 8 milliards de Moi humains appartiennent à cette espèce et l’un d’entre eux est l’auteur de ces lignes, un autre Moi est celui qui est en train de me lire. Le Moi se trouve à l’extrémité de cette description. L’accès du Moi à la conscience est une partie infime de l’appareil psychique. Freud a mis en évidence la possibilité d’accéder à l’inconscient, à entendre comme la partie inconsciente du Moi, par le respect de la règle de l’association libre. L’Inconscient, avec un « I » majuscule, celui qui entoure le Moi, sa partie consciente et sa partie inconsciente, domine tout l’appareil psychique et l’organisme. L’Inconscient est le locus où le Ça produit de la libido, donc sans signifiant. Cette libido nourrit l’organisme, nourrit l’appareil psychique, nourrit le Moi. Le Moi, quant à lui, nourrit le corps. Le corps est nourri de Symbolique, le filet cousu par des signifiants, ainsi que d’Imaginaire, le produit du Moi par excellence.
Quand le Moi se prend pour un bœuf, il indique la taille de l’image qu’il a de lui. Les maladies, les guerres, les discussions dans les immeubles servent de divertissement au Moi, pour qu’il ne constate pas sa taille.
Pour quelle raison un tel détour ? Parce que monsieur Ahumada, comme d’autres, accable le travail de Lacan sans mettre en évidence qu’il se sort d’innombrables difficultés cliniques grâce à sa doctrine.
Je n’ai jamais idolâtré Jacques Lacan, même si après des années de psychanalyse, trouvant sa photo en couverture d’un journal par terre, ma première pensée fut : « Pour quelle raison mon grand-père est en première page ? » La ressemblance était criante : sourire en coin, coupe de cheveux. Même si mon premier fils porte un prénom qui résonne avec son nom, je n’y vois toujours pas trace d’idolâtrie envers Lacan. En revanche, je constate une reconnaissance amoureuse envers quelqu’un qui m’a sorti, hier comme aujourd’hui, des difficultés cliniques. Sans la rencontre avec l’enseignement de Lacan, je n’aurais jamais songé à devenir psychanalyste. Freud m’a légué la carte, Lacan le compas de route. Je leur en suis reconnaissant. Très reconnaissant.
- Ahumada, J. L. (1992). « De l’ange déchu et du sujet : une critique des bases de la pensée de Jacques Lacan et de sa technique », in Devenir psychanalyste, Paris, PUF, 2001, p. 103. ↩︎
- Ibid., p. 104. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 107. ↩︎
- Homère. Iliade, chant IX, Paris, Gallimard, 1955, p. 243. ↩︎
- Ahumada, J. L. Op. cit. ↩︎
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