Fernando de Amorim
Paris, le 8 mars 2026
À un moment de l’Histoire, des intellectuels français – « “le groupe des camarades de Tel Quel” (Roland Barthes, François Whal et Marcelin Pleynet) » et Philippe Sollers – se sont montrés intéressés par la Chine, peut-être aussi par son modèle communiste de la vie civile. Une analyste, Julia Kristeva, était du voyage1. Lacan devait être de la partie, mais il a fait demi-tour au dernier moment. Peut-être a-t-il senti l’odeur de soufre quelque part ? Qu’en sais-je ?
2Le témoignage de Michael Šebek pousse à une réflexion actuelle de la politique française et à l’avancée des extrêmes. Que veulent les Français pour leur pays ? Des politiciens extrémistes, commandés par leur Lider Maximo, celui qui hurla au nez d’un officier de police « la République, c’est moi ! », détonnent avec tout ce qui peut assurer à la société la possibilité de grandir, de s’enrichir par le travail et la compétence. Ils sont habiles dans l’art du hurlement et de la parole vide qui rassemblent la populace moïque.
La clandestinité du psychanalyste dont témoigne Šebek était notamment celle d’Emilio Rodrigué, Argentin qui a fui au Brésil, à Rio de Janeiro plus précisément, où il forma des cliniciens à la psychanalyse, tel Paulo Hindemburgo, pourtant lui aussi muselé en son temps par la police fédérale.
Je n’ai pas connu les menaces à l’intégrité corporelle pendant ma jeunesse brésilienne, mais j’en ai entendu parler. Il n’empêche que le texte de Michael Šebek m’a rappelé que la démocratie et la possibilité de parler librement sont fragiles et qu’il faut les chérir, qu’il faut les protéger, non pas des hommes méchants mais de la méchanceté propre à l’Autre non-barré, instance intramoïque qui dicte des commandements au Moi, l’aliéné par excellence. Le lecteur remarquera que je ne vise pas des hommes ou des idéologies, puisque je les estime sans intérêt, hormis celui de gonfler le Moi.
Évidemment, « les régimes totalitaires ont créé les conditions les plus défavorables à l’expansion de la psychanalyse »3. Les Français ne doivent pas penser qu’ils seront épargnés par tout régime qui servira les intérêts du Moi aliéné et cerbère de ses organisations intramoïques. J’insiste : je ne vise pas des personnes ou des idéologies. Grattez le vernis du Moi d’un homme politique extrémiste et vous remarquerez la médiocrité ; chatouillez le Moi des défenseurs du Coran, livre que j’ai lu trois fois à des fins d’étude, et vous remarquerez l’ennui et l’horreur.
Mein Kampf est un livre insignifiant, tout comme le Coran d’ailleurs. Il n’empêche que les deux dégoulinent de sang. Le Moi s’accroche à de tels discours pour justifier l’accomplissement des pulsions mortifères qui donne au Moi ce sentiment d’être en vie.
Je suis allé parler de psychanalyse dans un pays régit par la loi coranique et, gentiment, le chef de service de gynécologie m’avait dit qu’il ne pouvait publier mon discours dans sa revue au risque d’avoir des ennuis avec sa Haute Autorité. Je me suis rendu compte que je vivais dans une démocratie et pas lui. Je lui avais dit qu’il pouvait détruire le texte, l’enregistrement oral et visuel ; mon intention n’était pas de lui causer des ennuis. À un autre moment, je suis allé dans un congrès de psychiatrie dans un pays communiste parler de psychanalyse et de la Consultation Publique de Psychanalyse, la CPP. En entrant dans la chambre d’hôtel, j’ai vu qu’il y avait des miroirs partout. Au moment de dormir, un rayon lumineux au plafond balayait mon corps de la tête aux pieds. C’était trop : je filais à la réception et leur demandais de me changer de chambre ou de me conduire à l’aéroport. Un monsieur monta avec une échelle pliante et colla des journaux sur le plafond. En racontant à Édith mes démêlés avec l’hôtel, elle me dit : « Ça y est, tu deviens paranoïaque ! » Nous avons bien rigolé.
J’ai été éduqué par une maman qui disait que j’étais un très beau garçon. Donc, j’ai une image de moi-même assez sympathique. En revanche, quand dans ledit pays communiste, surgie de nulle part, est apparue une femme à 11h du matin, en talons aiguilles et robe moulante, aux dents étincelantes, qui m’aborde et m’interroge sur ce que je pense de son pays, j’ai pensé très fort que ma beauté n’était pas en cause. Il s’agissait d’un interrogatoire voilé par sa beauté et par la séduction.
La psychanalyse ne peut s’exercer qu’avec une liberté. C’est le principe même de la méthode d’or : l’association libre. Dans le cas de Šebek, l’exercice du psychanalyste était verrouillé par la contrainte verbale chez le clinicien et celui qui souffre. Comment associer librement si le patient peut dénoncer le psychanalyste, si le transfert tourne au vinaigre, si l’analyste est au service de la dictature, comme c’était le cas au Brésil ?
La proposition du Moi des dirigeants de la Haute Autorité soviétique est d’un raffinement digne d’un boa constrictor : « la psychanalyse […] ne fut pas officiellement interdite en tant que méthode de traitement, on ne la conseillait pas : ni les ouvrages officiels de la psychiatrie ou de psychologie clinique, ni les revues spécialisées n’en faisaient mention et elle n’était l’objet d’aucune critique. »4 En France, la Haute Autorité indique que la psychanalyse n’est pas scientifique, puis qu’elle est un peu recommandée, et désormais qu’elle n’est plus recommandée du tout. En la déconseillant, elle a fait les gorges chaudes du Moi des parents d’enfants diagnostiqués comme autistes. Ces parents veulent éduquer le Moi de l’enfant au sens procustien, pas le soigner, car soigner le Moi de l’enfant, c’est aussi examiner le Moi des parents soumis aux organisations intramoïques.
Qu’à aucun moment les parents pensent que je suis leur adversaire, et surtout pas leur ennemi. J’attire simplement leur attention sur le fait que plus le temps passe, plus le Moi se cristallise dans une position qui ne l’installe pas sur la voie dans laquelle il pourra lire le monde selon ses critères subjectifs. Trop compliqué pour qu’ils puissent comprendre ? Un mot donc : les parents peuvent compter avec les psychanalystes, à condition que ces derniers soient en psychanalyse personnelle. En revanche, laisser ces enfants sans une écoute psychanalytique est terrifiant, voire criminel, mais cela ne m’étonne pas du Moi humain.
Ce que je vise avec le RPH – École de psychanalyse, c’est que le psychanalyste gagne sa vie en tant que tel, sans avoir à exercer un autre métier pour arrondir ses fins de mois ni à travailler sans être déclaré aux autorités. Chez Šebek : « Les psychanalystes ne pouvaient donc gagner leur vie en tant que thérapeutes officiels et tous travaillaient comme psychiatres ou psychologues dans les institutions publiques (il n’y avait donc pas d’institutions privés). »5 Pour cette raison, je fais la distinction entre supposé-psychanalyste et psychanalyste. J’évoque la position de supposé-psychanalyste dans la clinique. Quand le psychanalysant devient sujet, le clinicien qui était dans la position de supposé-psychanalyste et qui avait assuré pendant des années, parfois des décennies, cette traversée psychanalytique devient psychanalyste. Psychanalyste de cette psychanalyse uniquement. Dans le même temps, socialement, il devient psychanalyste. Il peut se présenter et se faire reconnaître en tant que psychanalyste. Il a mérité le titre, le diplôme donné par le psychanalysant et reconnu par ses collègues d’École ainsi que par des invités d’écoles différentes, histoire de couper court à toute tentative de copinage imaginaire.
Pour l’INSEE, j’étais à un moment donné classé en tant que gynécologue, ce qui est une absurdité, puis psychiatre, puis médecin généraliste. Récemment, je suis allé ouvrir un compte bancaire et, au moment de remplir la case « profession », j’ai dit à la conseillère : « psychanalyste ». Elle m’a répondu : « Je n’ai pas cette case. » Puis, parlant à elle-même, à voix haute : « Je n’ai pas de case “médecin”, “psychologue”, “psychiatre”… Ah ! j’ai la case “infirmière psychiatrique”. » Pour cette banque, je suis donc infirmière psychiatrique. Autre situation : j’ai voulu m’inscrire à un congrès. Il n’y avait pas non plus de case “psychanalyste”, uniquement “médecin” et “non-médecin”. Le moment est venu pour les psychanalystes de défendre la psychanalyse de manière solide. Cela passe par la reconnaissance de leur compétence et ne se fera que lorsqu’ils seront mûrs, ce qu’ils ne sont pas encore. Cette maturité viendra quand ils accepteront d’occuper la position de psychanalysant comme partie intégrante de leur clinique, et non comme une tare ou comme la peste.
La « sélection des patients »6 ne se fait pas par le clinicien mais par le discours issu de la bouche de celui qui souffre. Il y a des situations, dans mon expérience, où je me suis trouvé face à des soi-disant patients chez qui à aucun moment il n’était question d’un appel, d’une demande ou d’une plainte d’ordre clinique. Ils ont voulu faire ce qu’on appelle du baratin. Il y a également des personnes qui viennent me rendre visite une fois et ne reviennent plus. Cependant, dans leurs discours, dans leurs comportements, dans leur manière de régler la consultation, il y a un mouvement pulsionnel, alors que dans les premières situations évoquées c’est mon mouvement pulsionnel qui était attendu. Quelqu’un qui choisit un clinicien en se basant sur des avis internet n’ira pas loin sur la caravelle psychanalyse, encore moins jusqu’à la circumnavigation. Ainsi, j’utilise les avis défavorables comme un moyen de « sélection des patients »7 C’est la différence entre vivre et travailler dans la « clandestinité »8 et vivre et travailler sans craindre la loi parce qu’elle est juste. C’est ce que j’ai appris avec ma psychanalyse : à ne pas craindre, ce qui est différent d’avoir peur ou être angoissé.
Inévitablement, le champ psychique n’est pas propice à l’exercice de la psychanalyse dans un régime dictatorial. Šebek écrit : « Tout processus psychanalytique, où que ce soit au monde, implique au moins quatre sortes de réalités qui s’intriquent les unes avec les autres : le monde interne du patient, celui de l’analyste, l’espace où ils communiquent et l’espace extérieur à la situation psychanalytique […]. »9 La première de ces réalités concerne l’appareil psychique. La deuxième, celle qui m’intéresse, s’évanouit dans l’aliénation, qu’il s’agisse de l’exercice de la psychanalyse en régime démocratique ou en régime dictatorial, qu’il soit politique ou religieux. La preuve en est qu’il écrit analyste et non psychanalyste. Le psychanalyste occupe la position d’objet a, objet perdu, ou la position du Surmoi (S’). Le Surmoi attire l’attention du Moi aliéné sur des situations propres à la réalité dans une dictature.
Durant mon voyage en terre communiste, je suis sorti du bus des étrangers pour me balader seul dans les rues de la ville. J’ai rencontré un monsieur qui m’a dit que son pays était « merveilleux », que tout était « magnifique ». Trois heures plus tard, au moment de nous séparer, je lui ai laissé un peu d’argent pour le remercier de m’avoir servi de guide. Le masque est alors tombé et l’homme, presque en larmes, m’a confié : « Tout ici est une merde, nous sommes malheureux. » Choqué par son revirement, il a enchaîné : « Si quelqu’un d’ici vous demande ce que vous pensez du pays, vous dites “c’est merveilleux” et promettez de revenir ! »
Bon élève, c’est ce que j’avais répondu, mot à mot, à la belle dame qui était venue à moi et qui, après son interrogatoire lascif, m’avait demandé : « Que pensez-vous du pays ? »
« Merveilleux, je reviendrai ! » Que nenni !
- Conférence donnée par Julia Kristeva le 24 février 2009 au Centre Culturel Français de Pékin et le 27 février 2009 à l’université de Tong Ji de Shanghai, consulté le 16 mars 2026, https://www.kristeva.fr/en_chine.html. ↩︎
- Šebek, M. (1992), « Lorsqu’une psychanalyse est clandestine : quelques problèmes de transfert et de contre-transfert », in Devenir psychanalyste, Paris, PUF, 2001, pp. 93–101. ↩︎
- Ibid., p. 94. ↩︎
- Ibid.. ↩︎
- Ibid.. ↩︎
- Ibid.. ↩︎
- Ibid.. ↩︎
- Ibid., p. 95. ↩︎
- Ibid., p. 99. ↩︎
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