Fernando de Amorim
Paris, le 3 mars 2026
Paul Denis et ma regrettée Jacqueline Schaeffer ont assuré la direction d’un ouvrage intitulé Devenir psychanalyste. Dans l’introduction, ils écrivent : « La “deuxième règle fondamentale”, formulée par Ferenczi, qui impose que tout psychanalyste ait vécu pour lui-même l’expérience de l’analyse, est le point de départ obligé à partir duquel les questions commencent. »1 La psychanalyse sans fin du psychanalyste n’est ni une imposition ni une obligation, car dans ces deux registres il s’agirait d’une intervention du Moi et non d’un désir de savoir du psychanalysant de construire son désir propre à partir de l’Autre barré. C’est ici que je situe le point départ évoqué par les auteurs. C’est autour du désir du psychanalysant devenu sujet que pourra se tisser la position du psychanalyste ainsi que la position de psychanalyste. La position du psychanalyste est celle qu’occupe le clinicien quand celui qu’il écoute est sur le lit de l’hôpital ou sur le fauteuil. Autrement dit, c’est le Moi du malade ou du patient qui indique au clinicien quelle position subjective il occupe. De même chez le psychanalysant : quand ce dernier est sur le divan, celui qui l’écoute occupe la position de psychanalyste en tant qu’objet et de supposé-psychanalyste en tant que clinicien.
Je suis d’accord avec le fait que le candidat « ne devient pas psychanalyste tout seul »2 et qu’« on ne peut transmettre la psychanalyse tout seul »3. Cependant, la transmission institutionnelle de la psychanalyse s’opère quand le groupe s’appuie sur l’Autre barré et non dans des relations imaginaires où l’Imaginaire s’étale et produit, inévitablement, des scissions.
Le psychanalyste ne s’autorise pas de lui-même : il est autorisé par le psychanalysant devenu sujet à quitter la position de supposé-psychanalyste pour occuper la position, donc éphémère cliniquement, de psychanalyste. Une fois cette position occupée, il est autorisé par l’institution psychanalytique – et non par son diplôme universitaire (psychiatre, médecin, psychologue) – en tant que psychanalyste socialement, ainsi que par les services comptables de l’État.
Un « sujet en analyse »4 n’existe pas. Une personne en analyse n’est pas en psychanalyse. Pour me faire comprendre, je représente l’analyse comme la navigation par cabotage et une psychanalyse comme une navigation hauturière. La position de sujet est acquise par l’être à la sortie de sa psychanalyse.
J’aime l’honnêteté des auteurs : « Les prescriptions de l’Association psychanalytique internationale en matière de formation, qui rappellent un certain nombre de règles essentielles, n’abordent pas le cœur même du problème. »5 Évidemment. Pour accéder au cœur du problème, il faut étudier les propositions de Lacan et de l’auteur de ces lignes, au risque de continuer à former des analystes et de renforcer le Moi. Le tout au nom de la psychanalyse.
La référence au Jourdain est la bienvenue dans le texte de Michel Fain, mais ce n’est pas suffisant pour distinguer « le “vrai” psychanalyste de celui qui se prétend comme tel »6, car la bataille n’a pas lieu au bord d’un fleuve, aussi biblique soit-il, mais au milieu de l’océan. Je dirais même : à la sortie de la circumnavigation commencée à partir du désir de Magellan, mais bouclée grâce au désir de El Cano. C’est aussi simple que cela.
La force thérapeutique ne réside pas dans le « dévoilement de la vérité »7, mais dans la construction par l’être de sa position de sujet, qui l’autorise dès lors à construire sa responsabilité de conduire aussi sa destinée, ce qui suppose son rapport au vrai.
Depuis quarante-cinq ans en psychanalyse, je constate que, des trois analystes qui m’ont écouté, un seul a décliné, mollement, la règle fondamentale de la psychanalyse. Le « “dire tout ce qui vous vient” »8 fait partie du discours analytique. Pas étonnant que l’analyste puisse s’installer dans la position de celui qui est « “censé savoir” »9. La position de supposé, de censé savoir, est propre à une psychothérapie avec psychanalyste selon la Cartographie du RPH. Au premier rendez-vous avec celui que me rend visite, je décline la règle d’or : il est invité à dire librement ses pensées, son corps, ses rêves. En ce qui concerne ses rêves, il est invité à ne pas les noter, à les apporter à l’état brut, pour qu’ainsi nous puissions les travailler. À propos de son corps, il est invité à communiquer tout ce qu’il s’y passe, de la tête aux pieds : symptômes, gênes, et maladies ; c’est la partie médicale de la psychothérapie avec psychanalyste. Enfin, il est invité à parler librement ses pensées, sans freiner, sans censurer, tel une diarrhée ou un vomissement. Puis je lui passe la parole.
Pour Michel Fain, « un cadre théorique présuppose un analyste “pur”, une utopie en quelque sorte »10. Un analyste pur ? On ne demande pas tant. Qu’il soit psychanalyste, entendu comme « qu’il continue sa psychanalyse personnelle », est suffisant : ce sont ces psychanalystes qui servent véritablement la psychanalyse et qui sont les meilleurs. Mais quand ils abandonnent leur désir de psychanalysant, de construction de leur désir, ils deviennent analystes et cèdent de la possibilité de continuer à occuper la position de sujet. Une telle lâcheté finit par gicler sur la psychanalyse. Pour cette raison, il ne s’agit pas d’utopie, mais de fausseté comme conséquence de la lâcheté de l’être dans la position de clinicien. Il n’y a pas d’« impureté de l’analyste »11 ; je repère plutôt l’aliénation de son Moi et la lâcheté de son être. Dans ce cas de figure, une « fine analyse »12 sera toujours une grossière psychanalyse, ce qui équivaut à pas de psychanalyse du tout.
L’auteur poursuit : « Ainsi, […] l’appel au schibboleth fait par Freud en 1932 peut paraître par trop radical […]. »13 Mais n’est pas du tout radical au regard de l’abandon des indications cliniques et théoriques freudiennes, de son vivant.
Madame Aisenstein se pose la question suivante : « Ne sommes-nous psychanalystes qu’avec nos patients dans la dynamique transfert/contre-transfert ? »14 Je pense qu’en premier lieu il n’y a pas de psychanalyste. Le clinicien reçoit des personnes qui s’installent sur le fauteuil en position de patient ou sur le divan en position de psychanalysant. Quand elles s’installent sur le fauteuil, elles installent le clinicien dans la position de psychothérapeute. La psychothérapie peut être assurée par un psychothérapeute ou par un psychanalyste : dans le premier cas, il s’agit d’une psychothérapie avec psychothérapeute ; dans le second, d’une psychothérapie avec psychanalyste (cf. Cartographie du RPH).
Les patients ne sont pas la propriété du Moi du praticien. De là l’inconvenant usage de l’expression « nos patients ». Il n’existe pas de « contre-transfert » : ce qui existe, c’est du contre le transfert. Dans ce cas de figure, le Moi du praticien n’accepte pas d’occuper la position d’objet a. Pour cette raison, il adresse son agressivité, voilée ou non, vers le plus faible : le malade, le patient, le psychanalysant. Il s’agit de l’usage du pouvoir propre au Moi. L’auto-analyse est un bricolage propre au Moi. C’est pourquoi je pense que même après la sortie de sa psychanalyse personnelle, le sujet, lorsqu’il est psychanalyste, doit la continuer.
L’auto-analyse est un bricolage analytique du Moi-mère (a) et des autres parties du Moi (« a, » dans le cas de psychothérapie ; « a,, » et « a,,, » dans les cas de l’analyse).
La figure ci-dessous représente le Moi. Le « a, » représente la partie du Moi dans laquelle le Moi-mère « a » concentre ses intentions psychothérapeutiques. Le Moi-mère peut même pousser le bouchon jusqu’à aller du côté de l’inconscient structuré comme un langage et analyser « a,, » et « a,,, ».

Une telle opération d’auto-analyse n’accouche pas d’une souris, en ce sens qu’elle ne produit pas un être barré (ɇ), un sujet (s), un psychanalyste ($). Dans cette opération, le Moi a l’objectif de faire diversion.
Le psychanalyste en consultation occupe la position de psychothérapeute ou de supposé-psychanalyste. À la maison, en famille, au lit, dans la vie sociale, il occupe la position de sujet.
Si la visée de la métaphore du tir à l’arc15 est de « s’abstenir de l’être »16, le tout – position de sujet, de psychanalyste – tombera. Sans l’être, pas de sujet, pas de psychanalyse.
Après avoir cité le discours tranchant de Freud lors de la XXXIVe conférence, dans lequel il affirme qu’« en règle générale, la psychanalyse possède… totalement ou pas du tout »17, Marilia Aisenstein écrit à son tour : « C’est entre ces deux positions que je situe mon propos. »18 Et de poursuivre : « Je tenterai quelques réflexions sur le fonctionnement analytique […]. »19 Voici un exemple de travail de sape du Moi. Le Moi ne s’engage pas : ni totalement, position de psychanalyste, ni pas du tout, position de psychothérapeute. Le Moi se trouve entre ces deux positions, en position d’analyste, voire de « “psychanalyste-psychosomaticien” »20, ce qui revient au même.
Défendre que, assurés par des « analystes confirmés »21, « les traitements par le psychodrame sont strictement psychanalytiques »22, confirme ses propos précédents : « Je ne sais pas si la psychanalyse est une science. »23 Avec un tel cafouillage épistémologique, elle ne risque pas de le savoir un jour.
Puis elle évoque les « limites de la psychanalyse »24, quand je mets en évidence les limites de l’analyste en raison de l’absence de psychanalyse personnelle. En revanche, du retour – non à Freud, mais au divan – personne ne veut en entendre parler. Cela n’empêche pas de citer Freud – « Les analystes n’ont jamais complètement atteint dans leur personnalité, ce degré de maturité psychique auquel ils veulent faire accéder les patients. »25 – sans assumer le poids de la citation.
Les analystes n’ont pas atteint une maturité parce que soit ils n’ont pas fait de psychanalyse, soit ils l’ont abandonnée. Du leurre moïque transformé en discours poudreux.
Le divan, c’est pour autrui, pas pour les psys. Le Moi de ces derniers est trop supérieur au commun des mortels. Tu parles !
- Denis, P. & Schaeffer, J. (1992). « Introduction », in Devenir psychanalyste, Paris, PUF, 2001, p. 7. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 8. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Fain, M. (1992). « Le Schibboleth », in Devenir psychanalyste, Paris, PUF, 2001, p. 9. ↩︎
- Ibid., p. 10. ↩︎
- Ibid., p. 12. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Fain, M. (1992). « Le schibboleth », Op. cit., p. 12. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Aisenstein, M. (1992). « De “l’art du tir à l’arc” à celui de la psychanalyse », in Devenir psychanalyste, Paris, PUF, 2001, p. 26. ↩︎
- Ibid., p. 27. ↩︎
- Ibid., p. 26. ↩︎
- Ibid., p. 27. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 28 ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 26. ↩︎
- Ibid., p. 28. ↩︎
- Caïn, J. (1992). « L’analyse interminable », in Devenir psychanalyste, Paris, PUF, 2001, p. 21. ↩︎
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