Fernando de Amorim
Paris, le 17 mars 2026
Pour Paul Israël, « l’analyse personnelle est certes le minimum nécessaire »1, quand j’estime qu’elle est le maximum indispensable. Le « passage du divan au fauteuil »2 ainsi que le passage du fauteuil au divan sont des moments importants que j’avais théorisés et qui fonctionnent au RPH depuis plusieurs décennies. Il ne s’agit pas d’une décision du Moi, que ce soit à la demande du patient ou à l’une invitation de l’analyste. C’est le discours de l’être barré qui indique que le patient est apte à devenir psychanalysant, tandis que c’est le Moi du psychanalysant qui indique au clinicien que la position allongée ne lui convient point.
Une « interprétation qui manifestement fait mouche »3 vient de l’Autre barré. Ni l’expérience de l’analyste ni son Moi n’interviennent dans cette opération.
Freud pensait que « la gratuité augmente les résistances du transfert »4, nous rappelle Gilbert Diatkine. La Consultation Publique de Psychanalyse (CPP) ne fonctionne pas en s’appuyant sur un régime de gratuité ; pourtant, les cliniciens font du social tout en gagnant correctement leur vie. Ce qui distingue la proposition de Freud de celles de la SPP et de l’ECF est que la question de la gratuité ou du coût modéré des séances est travaillée au cas par cas. C’est la clinique qui théorise la rémunération de la séance et non le lit de Procuste monétaire qui établit à l’avance le nombre et le tarif des séances.
Diatkine affirme que les analystes lacaniens – ou plutôt certains lacaniens – « acceptent de faire des cures remboursées par la Sécurité sociale »5. J’installe ici un bémol de taille : il est certain qu’il s’agit de psychiatres ou de médecins puisqu’ils sont remboursés, ce qui implique qu’ils ne sont pas des psychanalystes assurant des psychothérapies en institution ou en ville. Dans cette logique, c’est la société et le patient qui perdent et c’est le psychiatre-analyste qui gagne… un peu de pognon, certes. Une telle démarche ne fait pas clinique et n’est pas davantage psychanalytique. C’est pour cette raison que je fais usage du mot « pognon ». L’argent que gagne un psychanalyste est le résultat d’une praxis qu’il a construite sur vingt ans d’études, puis sur un travail qui prend la forme d’une psychanalyse personnelle, de supervisions, de contrôles, de groupes d’études, de réunions cliniques et de séminaires. Il est essentiel de ne pas confondre la position du psychanalyste avec celle du psy, du psychologue, du psychiatre et de l’analyste. Ce sont certes des collègues estimés, mais ils ne dansent pas avec le même swing que le psychanalyste. La différence se trouve dans la psychanalyse personnelle du psychanalyste.
Denise Lachaud pose la question suivante : « Hors transfert et après-coup, comme vérifier que la fin de l’analyse n’est ni un passage à l’acte, ni un acting-out ? »6 Elle n’est ni l’un ni autre, parce qu’il n’a pas eu de psychanalyse. En revanche, quand il y a sortie de psychanalyse, l’être occupe la position de sujet. Dans cette position, il n’y a pas ni passage à l’acte ni acting-out : il y a construction de sa responsabilité de conduire aussi sa destinée au quotidien. Dans le passage à l’acte, le Moi quitte la scène ; dans l’acting-out, il donne à voir à autrui, le clinicien en occurrence. Dans les deux situations, il est nécessaire d’étudier la part du clinicien dans cet abandon démonstratif, voire destructeur, du Moi. C’est après l’examen du transfert du clinicien qu’il est possible d’examiner ce que le Moi n’arrive pas à dire ou ne veut pas dire. Ceci pour éviter le dégonflement qui pousse l’être à sortir de sous la robe du Moi.
Lachaud écrit que « Lacan espérait mener les analysants au-delà de l’identification à l’analyste »7. Mais comment pouvait-il mener à bien une telle opération puisque, ayant abandonné sa psychanalyse, il formait des analystes ?
Patrick Delaroche énonce qu’il existe deux types de contrôle : « le premier est centré sur le patient du contrôlé »8, le deuxième « est centré sur le contre-transfert de l’analyste »9. Le premier contrôle qu’il décrit, je le nomme supervision d’une psychothérapie conduite par un psychanalyste. Elle se caractérise par l’examen de la conduite de la cure et du transfert, qu’il s’agisse du transfert du psychothérapeute ou du patient. Il n’y a pas de contre-transfert, mais un contre le transfert de la part du clinicien, par manque de psychanalyse personnelle, envers le discours du patient ou du malade, en institution ou en ville. Le deuxième contrôle est ce que je nomme le vrai contrôle, puisqu’il s’agit d’un psychanalysant et d’un clinicien dans la position de supposé-psychanalyste. La visée est toujours d’examiner la conduite de la cure, le maniement du transfert et la capacité du clinicien à occuper la position d’objet a.
En citant Moustapha Safouan, Delaroche écrit que « “le tiers… c’est l’Autre”, et l’Autre ne peut parler sans un médiateur (prêtre, pythie, psychanalyste) »10. À quel « Autre » l’auteur fait-il référence ? L’Autre non‑barré (A), bras verbal de la résistance du Surmoi ? Ou l’Autre barré (Ⱥ), dans lequel se trouvent les signifiants castrés qui barrent l’être, faisant de celui-ci un être barré ? Indépendamment de la réponse, il me semble important de mettre en évidence que le psychanalyste, au contraire du prêtre et de la pythie, positions propres au psychothérapeute, n’occupe pas la position de médiateur. Le médiateur, c’est l’Autre barré et son produit matérialisé, c’est-à-dire le Symbolique. Le psychanalyste, ou plutôt le supposé-psychanalyste, occupe la position de représentant de l’Autre barré, A barré prime (Ⱥ’).
Le texte le plus récent sur l’acte analytique est de Jacques Nassif. Je n’ai pas eu le sentiment qu’il s’intéressait à la transmission de la psychanalyse. Ce livre est un acte, un acte analytique et non psychanalytique, comme l’indique son titre. Il écrit que « du sens ne sera donné à une vie que si ce couple au travail dans une analyse parvient à rendre possible un acte où, grâce au passage par le non-sens des associations (laissées libres d’aller au-delà du permis et du convenable) s’ouvrira une voie nouvelle »11. Il n’y a pas de couple en analyse, sauf dans une relation imaginaire et incestueuse. Les associations libres se déroulent dans le cadre de la séance et, même dans ce cadre, ne dépassent pas les limites du permis et du convenable. Il n’y a pas de proposition qui dépasse le cadre, sauf quand il n’y a pas de limite, comme dans le cas du Moi pervers ou du Moi petit névrosé. La pulsion est acte et agir ; le désir concerne la pulsion parlée ; le désir castré est le résultat de la positon propre à l’être dans la position de sujet.
L’analysant ne suppose pas chez l’analyste un savoir « parce qu’il le confond avec un médecin »12, mais parce que le Moi de l’analysant installe le clinicien dans la position de l’Autre non‑barré (A), quand l’être du psychanalysant installe le supposé-psychanalyste dans la position d’objet a. Un médecin, quant à lui, n’a pas un savoir : il a acquis des connaissances. Nassif écrit : « Les psychanalystes ont donc bien raison de continuer à pratiquer la feinte dont j’ai parlé […]. »13 Pas du tout. Le psychanalyste ne pratique pas de feinte, il invite la feinte à associer librement tout en gardant ses distances. La « “falsatura” »14, que je traduis par falsification, est incompatible avec la position du psychanalyste. Quand ce dernier évoque l’« “élusion de la nudité” » – entendre élusion comme une manière d’éviter avec adresse au moyen d’un artifice – j’estime que la position de psychanalyste ne laisse pas de place à la nudité, au risque que l’analyste passe à l’acte. Si l’analyste veut se mettre véritablement à nu, il associera ses pensées sur le divan de celui qu’il choisira pour l’écouter. C’est dans la position de psychanalysant que le clinicien pourra devenir un clinicien apte à occuper la position de psychanalyste.
- Israël, P. (1992). « Les supervisions collectives : quelle place dans la formation du psychanalyste », in Devenir psychanalyste, Paris, PUF, 2001, p. 183. ↩︎
- Ibid., p. 186. ↩︎
- Ibid., p. 188. ↩︎
- Diatkine, G. (1992). « Dites-le avec des feuilles », in Devenir psychanalyste, Paris, PUF, 2001, p. 193. ↩︎
- Ibid., p. 194. ↩︎
- Lachaud, D. (1995). « Un aller simple », in Devenir psychanalyste : Les formations de l’inconscient, Paris, Denoël, 1995, p. 120. ↩︎
- Ibid., p. 132. ↩︎
- Delaroche, P. (1995). « Témoignage d’un juré », in Devenir psychanalyste : Les formations de l’inconscient, Paris, Denoël, 1995, p. 153. ↩︎
- Ibid., p. 153. ↩︎
- Ibid., p. 157. ↩︎
- Nassif, J. L’acte analytique aujourd’hui, après Lacan, Paris, Éditions des Crépuscules, 2025, p. 55. ↩︎
- Ibid., p. 58. ↩︎
- Ibid., p. 80. ↩︎
- Ibid. ↩︎
Le Colloque du RPH
LA FORMATION DU PSYCHANALYSTE : COMMENT FAIRE ÉCOLE ?
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