Fernando de Amorim
Paris, le 13 mars 2026
« Le futur de la psychanalyse »1, comme le cite Otto Kernberg en référence à neuf articles publiés aux États‑Unis, ne m’a jamais inquiété. Ce qui n’est pas sans m’inquiéter. Être si serein quant au futur de la psychanalyse m’interroge : suis-je aliéné à ce point ? Peut-être est-elle en grand danger. Oui, en danger, comme tout ce qui vit et mourra s’il n’y a pas des généreux pour transmettre aux générations suivantes. Je m’enhardis et poursuis sur cette voie : une fois sortie de psychanalyse et devenue psychanalyste, une dame est partie de l’École. Le Moi de la dame ne brillait pas par son souci de rendre ce qu’elle a reçu. La transmission est un geste de générosité. Je ne peux pas dire que les analystes sont généreux : après eux, le déluge.
Cependant, au vu des résultats cliniques, théoriques et financiers des membres du RPH – École de psychanalyse, école que j’ai créé ex nihilo, comme Freud en son temps, je ne pense pas que son avenir soit menacé. Autrement, dit, le RPH est une concentration de désirs et non une agglomération de Moi. Je veille au grain.
Les « présidents de départements de psychiatrie et […] responsables universitaires […] qui ont été déçus par la psychanalyse »2, comme l’écrit Kernberg, se trompent de cible. Ce n’est pas la psychanalyse qui déçoit : ce sont ceux qui doivent la représenter et qui semblent la pratiquer qui déçoivent véritablement.
La psychanalyse peut être très utile en psychiatrie et dans la formation des psychologues qui veulent devenir psychothérapeutes ou psychanalystes, à condition qu’une clinique du partenariat se mette en place. La Consultation Publique de Psychanalyse (CPP) ne souffre d’aucune baisse du nombre de patients du fait de « la diminution de la couverture par les compagnies d’assurances des traitements psychanalytiques »3 : à la CPP, il n’est pas question d’assurances, de remboursements, de factures. Les patients et les psychanalysants qui rendent visite au clinicien dans ce cadre règlent leurs séances selon leurs moyens financiers.
Kernberg écrit : « Le développement de méthodes biologiques de traitement pour les psychoses, la dépression et aussi, dans une certaine mesure, pour les troubles phobiques et obsessionnels, est perçu comme diminuant de façon significative le domaine de l’intervention psychanalytique. »4 À la CPP, les étudiants reçoivent le Moi indépendamment de sa structure, qu’il soit névrotique, psychotique ou pervers. Le domaine biologique relève d’un registre radicalement différent de celui de la clinique du psychanalyste. Ce dernier vise à faire en sorte que l’être devienne sujet. Le diagnostic d’obsession, pour suivre le raisonnement de l’auteur, est un diagnostic spécifique certes fort utile à la conduite de la cure, mais qui concerne le clinicien et non le patient ou le psychanalysant. Le psychiatre, sans un partenariat avec le psychanalyste, devient un prescripteur qui installe des camisoles de force chimiques, qui signe des arrêts maladie et des attestations. En revanche, en partenariat, il pourra ranimer ce sentiment délicieux qu’est celui de faire clinique.
Kernberg indique que «les psychanalystes font front commun pour s’opposer à ce rejet par la psychiatrie de la perspective psychanalytique dans leur classification »5. Je n’en suis pas du tout convaincu. Surtout parce que pour discuter avec les psychiatres, il est nécessaire d’occuper la position de psychanalyste. Comme le psychanalyste est celui qui, après être sorti de sa psychanalyse, continue à occuper la position de psychanalysant, la conclusion logique est qu’il n’y pas psychanalyste pour faire front avec qui que ce soit. Quelques-uns vont hurler, mais ces gesticulations ne produisent pas de transformations consistantes.
Je défends l’idée que l’avenir de la psychanalyse se trouve dans l’association des écoles de psychanalyse avec les facultés de médecine et de psychologie, pour ainsi former les nouveaux psychanalystes. Le pont entre ces deux institutions sera la CPP : en commençant à recevoir des patients dès sa première ou sa deuxième année et à condition d’être en psychanalyse personnelle, l’étudiant pourra commencer sa professionnalisation et reconnaître son désir de devenir psychanalyste, ou non.
Le drame actuel est que les étudiants terminent leurs études de psychologie ou de psychiatrie et découvrent qu’ils sont incapables d’assurer une position clinique consistante tout au long de la journée. Comme ils ont besoin de travailler, ils se tournent vers les institutions ou retournent à la faculté pour devenir des professeurs ; ils auront au moins l’assurance de percevoir un salaire à la fin du mois et une retraite à la fin de leur carrière. Le psychologue, le psychiatre, l’enseignant universitaire sont nécessaires en institution, mais celle-ci ne doit pas servir de cachette à l’aliénation du Moi et à la lâcheté de l’être.
Je forme des cliniciens à assurer des psychothérapies et des psychanalyses. Aucune garantie préétablie de réussite. C’est lorsqu’ils reçoivent leur premier patient et que leurs yeux brillent de contentement qu’ils expriment le choix de poursuivre l’aventure de devenir cliniciens. L’assise financière est la conséquence logique de cette compétence et de ce désir de grandir socialement.
L’auteur s’interroge : « Freud continuera-t-il à être aussi largement présent dans l’enseignement et le discours psychanalytique qu’il l’a été jusqu’à maintenant ? »6 Vu la misère du Moi humain – haine, amour, pipi, caca, jalousie, meurtre, peur de mourir, peur de ses pulsions – tout candidat à devenir psychanalyste sera obligé de lire Freud, car celui-ci a mis sur pied une première interprétation avec visée scientifique du désir humain. Ensuite, la lecture de Lacan sera fondamentale, puisqu’il a opéré un retour à Freud. Klein est, elle aussi, fondamentale parce qu’en contestant Freud elle s’est coupée des racines de sa discipline. Un physicien méconnaît-il Galilée ? Un biologiste ignore-t-il Darwin ?
L’auteur qui a négligé Freud disparaîtra avec ses écrits, puisqu’il a rompu le lien avec la première lecture du désir. Quand un épigone voit plus loin sans reconnaître que c’est parce qu’il est juché sur les épaules d’un géant, il disparaîtra inévitablement avec ses propres publications. Il ne faut pas s’étonner que les coquins parlent de psychanalyse jungienne pour désigner la théorie que Jung avait lui-même nommé « psychologie analytique ». Le signifiant psychanalyse revêt un prestige, ce depuis toujours. Si le psychanalyste perd le sien, c’est parce qu’il n’en est pas un. Il se dit psychanalyste pour le semblant, pour attirer les nigauds. Il est psy, peut-être analyste, et il le sait.
Au RPH, la lecture de Freud et Lacan dans un groupe d’étude est nécessaire, au sens aristotélicien. Par la suite, le groupe choisira de faire la lecture des auteurs qu’il lui plaira.
Inévitablement, ces lectures forment le psychanalyste dans le plaisir, ce qui constitue le sens même d’une école : étymologiquement, un loisir studieux.
- Kernberg, O. (1992). « La situation actuelle de la psychanalyse », in Devenir psychanalyste, Paris, PUF, 2001, p. 139. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 140. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 145. ↩︎
Le Colloque du RPH
LA FORMATION DU PSYCHANALYSTE : COMMENT FAIRE ÉCOLE ?
samedi 21 mars 2026, de 9h00 à 16h30
à Paris et en visioconférence

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