Fernando de Amorim
Paris, le 20 février 2026
Pas de reproche à faire à Freud. Cependant, dans le rapport de l’Institut de Berlin, il veut « rendre accessible [sa] thérapie à cette foule d’êtres humains qui ne souffrent pas moins de leurs névroses que les riches, mais qui ne sont pas en état de financer leur traitement ; créer un lieu où l’analyse peut être enseignée […] »1. Le lecteur remarquera qu’après des années de luttes en portant le signifiant psychanalyse, l’homme cède sous la pression de la populace moïque ; telle est mon interprétation. La psychanalyse devient « thérapie », « analyse » sous la plume de ses élèves les plus distingués.
Après le virage de 1920, toujours selon mon interprétation, Freud a mis de l’eau dans la virulence de la psychanalyse. Il était préférable que le virus psychanalytique reste incubé plutôt qu’il ne soit éradiqué.
Dans son rapport, Ernst Simmel défend l’idée que « dans un proche avenir, les assurés, dont les représentants se trouvent dans les comités de l’assurance-maladie, vont exiger eux-mêmes la psychanalyse »2. Cette logique enthousiasmée pèche par sa fausseté, ce qui ouvre la voie à des critiques justifiées. Il n’est pas question de psychanalyse ni chez les premiers analystes ni dans la clinique avec l’autiste, mais de psychothérapie avec psychanalyste (cf. Cartographie du RPH). Il y aura psychanalyse à la sortie de la psychanalyse. Pas avant.
Je m’empresse d’écrire qu’il faut mettre en évidence que le compte-rendu d’Ernst Simmel est oxygénant et plein d’espérance.
Ce qui m’intéresse cependant, ce sont les glissades utilisées par les élèves de Freud, encore de son vivant, pour faire chuter la puissance du signifiant psychanalyse. Elle devient une « situation psychanalytique »3, elle est la « vraie psychothérapie »4.
Ce qui se faisait avant le « mérite social de Max Eitingon »5, c’était du ut aliquid fecisse videatur, c’est-à-dire : pour que nous semblions avoir fait quelque chose. La formule est de Simmel6. La clinique psychique de valeur, celle qui transforme l’être en sujet, n’était pas pratiquée avant Eitingon, ni même aujourd’hui. De là l’importance de la formation rigoureuse du psychanalyste, comme je la prône au sein du RPH – École de psychanalyse.
En cédant du signifiant psychanalyse ou de ceux que je propose, à savoir psychothérapie avec psychanalyste, ou encore supposé-psychanalyste, avant de valider qu’il y a eu psychanalyse, des cliniciens géniaux, pour ne pas avoir l’expérience de psychanalyse sans fin tout en la recommandant (« À l’Institut Psychanalytique de Berlin, on exige d’un médecin d’avoir subi sur lui-même le processus du traitement dans son propre corps et dans sa propre âme – nouveauté inouïe pour la médecine non-analytique. »7), évoquent la « thérapie psychanalytique »8, la « thérapie analytique »9, les « thérapeutes analystes »10, le thérapeute qui doit être « analysé lui-même »11, dans un « processus analytique »12.
Simmel souligne les « mécanismes funestes existant nécessairement entre la culture et ses créatures qui, elles-mêmes, sont ses créateurs »13. Ces mécanismes funestes sont tout simplement les expressions du Moi, instance cerbère de ses organisations intramoïques. La culture humaine, comme celles des légumes, indique que le Moi humain ne vise pas la civilisation comme perspective d’avenir, mais un locus amélioré de vie animale. La culture humaine produit du Moi qui est, par structure, aliéné et qui, à son tour en tant que maître, produit des aliénés. Cela depuis la nuit des temps. C’est l’héritage – non l’hérédité – qui est transmis aux enfants humains.
Simmel met en évidence – telle est mon interprétation – la puissance du Moi, puissance qui a guidé et guide la destinée de l’humain. La psychanalyse vise à dégonfler cette orientation car elle est aliénée et aliénante. Je ne pense pas que la psychanalyse réussira, car le Réel et l’Imaginaire sont beaucoup plus puissants que le Symbolique, mais elle propose une poche de respiration pour que l’être se dégage de sa lâche position et apprenne, dans sa vie biologique, à oser désirer construire sa responsabilité de conduire aussi sa destinée.
- Simmel, E., On forme des psychanalystes. Rapport original sur les dix ans de l’Institut Psychanalytique de Berlin (1920-1930), Paris, Éditions Denoël, 1985, p. 41. ↩︎
- Ibid., p. 47. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 49. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 52. ↩︎
- Ibid., p. 50. ↩︎
- Ibid., p. 51. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 52. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 53. ↩︎
Le Colloque du RPH
LA FORMATION DU PSYCHANALYSTE : COMMENT FAIRE ÉCOLE ?
samedi 21 mars 2026, de 9h00 à 16h30
à Paris et en visioconférence

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