Fernando de Amorim
Paris, le 2 mars 2026
Puisqu’ils ont perdu la boussole – le compas de route, chez les marins – pour conduire aujourd’hui des psychanalyses vers des eaux jamais sillonnées, tels Colomb et Pinzón, Magellan et El Cano, les analystes se sont tournés vers d’autres champs, comme celui de la pédagogie. Je ne dis pas que le travail avec des pédagogues, des religieux, des sociologues et d’autres métiers soit incompatible avec la position psychothérapeutique du psychanalyste, voire avec sa position psychanalytique. Loin de là. Il est compatible, à condition que le psychanalyste sache trouver ses petits, surtout ceux qui sont perdus définitivement.
Avant de « satisfaire à l’intérêt des pédagogues pour la psychanalyse »1, il me semble plus cohérent que les analystes s’intéressent à la construction de leur propre désir, ce qui pourrait faire d’eux des psychanalystes vrais puisque occupant toujours la position de psychanalysant. Au contraire, l’analyste organise une « discussion de questions pratiques de la pédagogie psychanalytique »2, ce qui signe, selon mon interprétation, une politique du Moi d’utiliser, avec la complicité des analystes, les instruments de la psychanalyse comme des armes pour dresser le Moi des enfants. Si les prédécesseurs de Siegfried Bernfeld ont anéanti le signifiant psychanalyse, ils l’utilisent en mélangeant l’or avec le cuivre (ou n’importe quel autre métal, d’ailleurs), ce qui donne une « psychologie psychanalytique »3, voire une « psychanalyse appliquée »4. Que le lecteur ne s’y trompe pas : la « psychologie psychanalytique de l’enfant et de son application à la pédagogie »5 finit par vouloir dresser le Moi infantile et les pulsions agissantes. Il ne s’agit pas de méchanceté du Moi – dresseur, voire redresseur de tort par excellence – du pédagogue ; il s’agit tout simplement de l’expression de son Moi. Le Moi humain est soumis dès sa naissance à l’Autre non‑barré. Par volonté de pouvoir, le Moi se venge sur le plus faible : enfant, femme, animal. L’immense activité humaine est régie par le Moi et sa volonté de vengeance et de contrôle sur autrui. La psychanalyse, comme je l’interprète, utilise les structures psychiques – névrose, psychose, perversion – comme des voies de navigation et le diagnostic comme un repère. Ainsi, le clinicien sait ce qu’il est possible ou non d’exiger du Moi pour que ce dernier accepte de se dégonfler, que l’être puisse sortir de sa cachette (les jupes du Moi) et qu’il construise enfin sa subjectivité (l’autre nom de la navigation sur le bateau nommé Psychanalyse)et alors devenir sujet (sa deuxième naissance). Dans la position de sujet, il sera apte à construire sa responsabilité de conduire aussi sa destinée. Cette deuxième naissance – la première étant une naissance organique – lui offre la possibilité de devenir quelqu’un pour lui-même. Cela est uniquement possible grâce à sa psychanalyse.
Il n’existe pas d’« introduction à la psychanalyse destinée aux […] pédagogues »6. Dans une telle logique, il y aurait renforcement du Moi des pédagogues pour que ceux-ci disposent d’une arme – telle est mon interprétation – afin de se protéger des pulsions de l’enfant, qui feront inévitablement écho aux leurs.
La « psychanalyse appliquée à la pédagogie »7, comme la psychanalyse appliquée à n’importe quelle autre discipline, est une manière du Moi de l’analyste de se détourner de ses responsabilités de construire son désir sur le divan en s’engageant, véritablement, avec sa psychanalyse. C’est une stratégie moïque comme une autre ; autrement dit, un divertissement pascalien. J’appelle divertissement pascalien le mépris et la haine du Moi pour « notre être »8. Je le repère aussi dans les manœuvres qui consistent à vouloir éviter de reconnaître la présence de la mort dans la vie, à l’image de Silène traitant le Moi, selon mon interprétation, de « misérable race d’éphémères »9. Le divertissement du Moi de l’analyste vise à l’aliéner pour ainsi ne pas se mettre au travail de construire de sa position de sujet, sur le divan.
C’est une stratégie moïque comme une autre, certes. Cependant, dans la position de sujet (s), ayant le désir de devenir psychanalyste ($), le clinicien perd le droit à ce genre de divertissement.
- Bernfeld, S. (1930). « L’enseignement analytique pour les pédagogues », in On forme des psychanalystes. Rapport original sur les dix ans de l’Institut Psychanalytique de Berlin (1920-1930), Paris, Éditions Denoël, 1985, p. 153. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 154. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Pascal, B. (1670). Pensées, Paris, Le Figaro, collection La bibliothèque, 2010, p. 352. ↩︎
- Nietzsche, F. (1872). La naissance de la tragédie, Paris, Gallimard, 1977, p. 36. ↩︎
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