Fernando de Amorim
Paris, le 2 mars 2026
Dans Le cursus pratique, Sándor Radó fait une comparaison fort intéressante entre la transmission de la psychanalyse et la formation du chirurgien. Pour devenir chirurgien, le candidat assiste d’abord le maître en tant qu’observateur passif, puis il devient aide ; ensuite, le candidat intervient et le maître devient aide ; enfin, il devient « travailleur indépendant »1. Selon Radó, il est impossible d’utiliser, pour la transmission de la psychanalyse, le même dispositif que celui de la chirurgie. Son argument est que « la thérapie analytique est une procédure à deux, elle doit se limiter forcément aux deux participants – l’analysant et l’analyste. »2. L’erreur épistémologique apparaît quand il évoque la thérapie analytique, car celle-ci tombe inévitablement dans une relation imaginaire. L’erreur méthodologique survient quand il défend l’idée que la cure avec un psychanalyste est une procédure à deux. Il ne s’agit pas d’une procédure à deux mais à, au moins, trois : l’Autre barré et les agents secondaires d’interférence, tels que les parents et les soi-disant amis du patient ou du psychanalysant. Sauf erreur de ma part, à aucun moment le signifiant psychanalyse n’est cité dans son texte. Le signifiant psychanalytique, lui, est cité à deux reprises : l’une en référence à la « Société Psychanalytique Allemande »3, l’autre pour évoquer l’espérance que cette institution devienne un « institut de recherches psychanalytiques »4. Il y a des gens qui trouvent, d’autres qui recherchent sans jamais trouver : ce sont les chercheurs professionnels. Pour trouver, il faut une solide base clinique et théorique ainsi que l’humilité de reconnaître ses prédécesseurs, l’autrui, l’Autre barré et, enfin, le Réel. Ce dernier déterminera la limite de la recherche et ce que le chercheur pourra trouver, car il se doit de se contenter de sa limite symbolique et de ne pas falsifier des données cliniques en vue d’obtenir une bourse ou des subventions. Sa proposition de procédure à deux tombe inévitablement dans une relation imaginaire propre à la psychothérapie, ou au renforcement du Moi propre à l’analyse.
Radó propose de limiter l’analyse aux deux participants, quand la psychanalyse – opération de navigation où l’être passe par l’Autre barré pour devenir sujet – n’a jamais existé jusqu’à présent. La raison en est que l’analyste, en abandonnant son analyse personnelle, devient un caboteur, pas un hauturier. Pour que la psychanalyse puisse exister, celui qui devient psychanalyste se doit de ne pas céder sur son désir de psychanalysant. On notera que, de caboteur à çaboteur, il n’y a qu’une cédille.
Ce problème a été réglé au sein du RPH. Quand je confie un patient à un jeune clinicien, ce dernier est en psychanalyse personnelle. Il a une supervision avant et immédiatement après la première consultation avec le patient. Ensuite, il suit officiellement, une fois par semaine, une supervision individuelle ainsi qu’une supervision de groupe. De surcroît, il peut me contacter à n’importe quel moment. Cette dernière phrase a provoqué en 1993 un remous considérable chez les médecins, quand je leur avais dit que je laissais mes coordonnées aux malades avant de partir en vacances. Je n’ai jamais subi d’abus : quand un patient ou un jeune clinicien m’appelle, c’est pour des raisons vraies. En outre, l’indicateur que le jeune clinicien commence à avoir de l’assurance est le fait qu’il appelle de moins en moins le superviseur, attendant ainsi la supervision officielle, individuelle ou de groupe, pour poser les questions et éclaircir les doutes.
Pour Radó, l’analyse didactique est « un fondement solide créé par Freud pour le développement de l’enseignement analytique »5. Le problème est que l’analyse didactique développe l’enseignement analytique, mais pas psychanalytique. Freud visait à sauver la psychanalyse et il avait raison. Aujourd’hui, le moment est venu de donner à la psychanalyse un statut de science, de clinique et de théorie solide. Pour cela, les psychanalystes doivent continuer leur psychanalyse personnelle jusqu’à la fin de leur désir d’exercer la psychanalyse. Radó poursuit : « L’analyse didactique sert le dessein – comme on l’explique ailleurs – d’affiner chez le futur analyste son propre organe psychique, en tant que ce dernier est l’instrument du travail psychologique, celui qui lui servira dans son futur travail ; elle doit enrichir la personnalité par l’élucidation de ses composantes cachées et la raffermir dans sa structure. Telle est la fonction d’analyse. »6 Il vise l’organe psychique, quand je vise le candidat à devenir psychanalyste, c’est-à-dire le soin de son organisme, de son corps, de sa relation à autrui et son rapport au Réel en s’appuyant sur l’Autre barré. Ces quatre registres – organisme, corps, relation à autrui, rapport au Réel – justifient ce que j’appelle l’instrument du travail du psychanalyste, car ce dernier est porté par l’éthique du bien-dire et du bien faire. Pour cela, il doit parler ses pensées et ses paroles les plus abominables sur le divan et non passer aux actes et formations réactives, même sous forme de sublimation. La sublimation pulsionnelle, je la laisse aux chirurgiens. Du psychanalyste est exigée la Durcharbeitung freudienne au quotidien.
Le problème dans l’exigence de Radó est que ni l’analyse ni le psychologique n’ont une structure suffisante pour la circumnavigation propre à la psychanalyse, selon ma métaphore maritime. La structure vient avec le désir et la compétence du clinicien ainsi que du désir du psychanalysant de construire sa position de sujet.
Radó écrit qu’« il fut un temps où la formation analytique ne consistait qu’en l’analyse didactique »7. C’est le cas encore aujourd’hui, car le renforcement du Moi n’est pas du même registre que la construction chez l’être de sa position de sujet. D’où mon affirmation exprimée plus haut : la psychanalyse n’est pas encore parmi nous. Afin de modifier cette situation, la Policlinique de Berlin a été fondé et un « cursus théorique »8 a été mis en place. Cependant, ce cursus théorique est devenu une arme et non un instrument d’opération clinique, parce que le Moi n’a pas été dégonflé par une psychanalyse mais renforcé dans son aliénation par l’analyse didactique.
Pour l’auteur, « le candidat acquiert la connaissance pratique de la technique au cours de l’analyse didactique »9. C’est limpide : le Moi acquiert la connaissance, il ne construit pas un savoir sur l’Autre non‑barré qui a guidé sa vie jusqu’à présent. C’est au moment du dégonflement du Moi que l’être apparaît d’entre les jambes du Moi et découvre que ce dernier était cerbère de l’Autre non‑barré. C’est ici que, nu comme un ver, l’être commence son voyage vers la mer des Sargasses, l’autre nom du complexe d’Œdipe. En la traversant, l’être accède à l’Autre barré. Puis, à chaque signifiant bien dit, il constitue la barre qui fera de lui un être barré. Ainsi, à la sortie de psychanalyse, il occupera la position de sujet, position qui le rend apte à construire sa responsabilité de conduire aussi sa destinée. Le sujet est loin d’être dans une position passive. Si l’analysant est dans un « rôle passif »10, le psychanalysant, lui, ne l’est pas.
La logique imaginaire est inévitable car, pour Radó, « le jeune analyste [qui n’en est pas un mais bien un supposé-psychanalyste, selon ma proposition] doit adapter la démarche dont il a fait l’expérience sur lui-même dans l’analyse didactique aux conditions individuelles de ses cas »11. Autrement dit, il répètera ce qu’il a appris. Dans une telle logique, tout l’essentiel psychanalytique s’évanouit. Tel est le cas, jusqu’à présent. Le psychanalyste se doit de réanimer cet essentiel.
- Radó, S. (1930). « Le cursus pratique », in On forme des psychanalystes. Rapport original sur les dix ans de l’Institut Psychanalytique de Berlin (1920-1930), Paris, Éditions Denoël, 1985, p. 147. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 151. ↩︎
- Ibid., p. 152. ↩︎
- Ibid., p. 148. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 149. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 150. ↩︎
Le Colloque du RPH
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