Fernando de Amorim
Paris, le 24 février 2026
Ce que Karen Horney appelle De l’organisation1, je le nomme désastre. Avec les premières « Directives pour la formation de thérapeute analyste »2, il n’est plus question de psychanalyse mais de faire une « formation de thérapeute psychanalytique »3, qui s’appuie sur une tripartition fondamentale : « analyse didactique, formation théorique et formation de pratique policlinique »4. Il me semble que ladite analyse didactique sert à renforcer le Moi, ce qui est fait de manière parcellaire dans les facultés de psychologie et subtilement assumé dans les institutions de psychanalyse aujourd’hui, indépendamment de la doctrine suivie.
Il n’y a pas, dans une telle stratégie, de place pour la psychanalyse personnelle parce qu’il n’y a pas de place pour que l’être devienne sujet. Ce qui me pousse à poser la question : le praticien occupe-t-il la position de sujet ?
Il ne faut pas surestimer l’efficacité d’une psychanalyse. Freud avait mis en garde ses élèves. L’« analyse didactique »5 était au cœur de l’opération analytique, pas la psychanalyse personnelle. Comment former des psychanalystes – comme s’en revendique la couverture de l’ouvrage en français On forme des psychanalystes – si la psychanalyse personnelle n’est pas envisagée et donc pas au rendez-vous ? J’en conclus qu’il n’y a pas formation de psychanalyste mais bien renforcement du Moi du candidat à devenir analyste, puisque celui-ci a déjà utilisé son analyse pour renforcer le sien.
Les difficultés signalées par Karen Horney existent encore aujourd’hui, quand elle évoque les personnes qui ont « échoué dans leurs études ou leurs professions »6 et qui croyaient pouvoir devenir psychanalystes dans le cadre d’une reconversion professionnelle. Elle indique que « malgré tous ses défauts, la meilleure préparation à la profession psychanalytique »7 reste la formation médicale. J’estime que la meilleure formation pour devenir psychanalyste est de construire son désir sur le divan, ce qui n’exclut nullement la formation universitaire de psychologue ou de médecin, ainsi que le propose le RPH – École de psychanalyse.
Indépendamment de la formation universitaire, médicale ou psychologique, c’est la psychanalyse personnelle qui tranchera. Le psychanalyste n’a pas son mot à dire sur le désir du candidat, il a à suivre les indications de l’Autre barré. Le lecteur remarquera que je limite la formation universitaire à celle de psychologue ou de médecin, avec toutefois une exigence : le RPH demande aux candidats qui viennent de la psychologie de pousser leurs études plus loin, au moins jusqu’au doctorat. C’est ma manière d’éviter le Moi obtus, paresseux intellectuellement, fâché avec la recherche. Le Moi qui se pense clinicien après avoir fait cinq années d’étude en psychologie signe plutôt une compétence médiocre, voire une incompétence tout court. Ça n’empêche pas les intéressés de se voir déjà en haut de l’affiche – « Je m’voyais déjà », comme le chantait le grand Charles. . Peut-être n’est-ce pas la faute du Moi psy s’il n’est pas candidat à devenir psychanalyste, « mais celle du public qui n’a rien compris ».
Comme je l’avais signalé, ce n’est pas le psychanalyste qui décide : c’est l’Autre barré de l’être sur le divan, c’est la rencontre avec les patients et les exigences d’érudition dans la lignée de Freud et de Lacan qui mettront en évidence le désir propre au psychanalyste.
Pousser les psychologues à un doctorat vise aussi à les sortir de cette classification de « non-médecins »8, en opposition à l’admission « pour les médecins »9, comme si un diplôme universitaire pouvait faire de quelqu’un un clinicien apte à supporter d’occuper la position de psychothérapeute ou de supposé-psychanalyste. Cependant, je reconnais qu’il faut de la médecine dans l’exercice de la psychanalyse. Au RPH, les cliniciens sont invités à l’étude de la médecine propre à la souffrance médicale du patient ou du psychanalysant, ce qui est différent d’avoir un diplôme de médecin. C’est ce que je nomme « être ami de la médecine ». Savoir les symptômes médicaux permet au psychanalyste de faire la distinction entre symptôme psychique et symptôme organique et donc d’inviter, au nom de l’autorité du transfert, un patient ou un psychanalysant à rendre visite à son médecin traitant.
Un psychanalyste est un clinicien cultivé, studieux. Il prend en compte la liste des connaissances laissées par Freud et Lacan pour la formation du psychanalyste, qui ne peuvent que stimuler les jeunes cliniciens à une vie de clinique et d’étude.
Les restrictions fixées par la Société Psychanalytique Allemande pour les candidats non-médecins les soumettent, en ce qui concerne « le diagnostic et l’indication »10, à un médecin psychanalyste ou un spécialiste11. Au contraire, j’avais invité les jeunes candidats à rencontrer les patients, à étudier la psychiatrie, la psychopathologie, la médecine interne et à faire des gardes avec des camarades médecins. C’est l’expérience clinique qui poussera le psychanalyste, avec un diplôme de psychologue ou de médecin, à devenir un psychanalyste compétent. Il n’est pas suffisant d’évoquer la « science psychanalytique »12. Personne ne repère le scientifique dans ce qui est proposé, hier comme aujourd’hui. La place de la psychanalyse dans la science doit être une exigence de chaque psychanalyste, pas un vœu pieux ou une volonté creuse de faire science. Le psychanalyste doit travailler pour démontrer qu’elle est une science, avec son objet propre, sa méthode, ses techniques et sa spécificité : une science du désir de l’être vivant qui parle, et non de l’être vivant qui ne parle pas (objet de la biologie) ou de l’objet qui n’a pas de vie (objet de la physique).
Pour Horney, « l’analyse didactique vient en premier dans la formation psychanalytique et en est en même temps la partie la plus indispensable »13. J’insiste : ce qui doit venir en premier, c’est la psychanalyse personnelle, sans fin, le temps de son exercice clinique de psychanalyste, habilité à occuper la positon de psychothérapeute ou de supposé-psychanalyste. Enfin, j’estime que l’analyse didactique renforce le Moi et qu’elle ne construit pas chez l’être sa position de sujet.
La présence du Moi dans l’opération qui se veut psychanalytique est double : dans la mise en évidence de la « personnalité du candidat »14 puis dans l’affirmation que « la durée de l’analyse didactique dépend de la personnalité du candidat »15. La durée d’une psychanalyse est soumise à la position de sujet, rien d’autre. Le clinicien doit examiner si la sortie de psychanalyse est vraie ; si la libido utilisée à l’entrée de la psychanalyse est maintenant utilisée dans la construction de la responsabilité du sujet de conduire aussi sa destinée ; si le lit utilisé par la libido pour nourrir le symptôme est dorénavant vide ; si l’être ne souffre plus des symptômes qui tourmentaient le Moi. Ni le temps chronologique – « au moins une année »16 – ni la « commission d’enseignement »17 n’entrent en ligne de compte dans la décision, seulement dans le repérage de la construction de la position de sujet par l’être. Seul le verbe du sujet a force de loi symbolique pour signer la sortie de psychanalyse. Affirmer qu’une « formation psychanalytique complète exige de trois à quatre années. »18 n’est plus d’actualité. Il faut dix ans pour former un analyste, vingt ans sont nécessaires pour voir naître un sujet apte à occuper la position de psychanalyste.
- Horney, K. (1930). « De l’organisation », in On forme des psychanalystes. Rapport original sur les dix ans de l’Institut Psychanalytique de Berlin (1920-1930), Paris, Éditions Denoël, 1985, p. 125. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 126. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 127. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 129. ↩︎
- Ibid., p. 128. ↩︎
- Ibid., p. 130, n. **. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 130. ↩︎
- Ibid., p. 131. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 132. ↩︎
Le Colloque du RPH
LA FORMATION DU PSYCHANALYSTE : COMMENT FAIRE ÉCOLE ?
samedi 21 mars 2026, de 9h00 à 16h30
à Paris et en visioconférence

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