Fernando de Amorim
Paris, le 23 février 2026
Dans La consultation à la polyclinique, Hans Lampl évoque la « méthode analytique »1 ainsi que l’accessibilité « aux patients sans moyens financiers »2. Le lecteur remarquera d’où vient mon inspiration de la Consultation Publique de Psychanalyse (CPP). La différence est que j’assure des psychothérapies et des psychanalyses, pas des analyses. Pour faire la distinction, il faut avoir lu Freud, ses élèves, Lacan et continuer sa psychanalyse personnelle pour régler des difficultés telles que la distinction entre psychothérapie avec psychothérapeute et psychothérapie avec psychanalyste, l’entrée en psychanalyse ou la sortie de psychanalyse qui produit un être dans la position de sujet (cf. Cartographie du RPH). Ce n’est pas parce que quelqu’un se présente dans la consultation de la CPP qu’il se prête à une « analyse »3, tout comme il est impossible de faire une analyse sur le fauteuil, manœuvre maladroite de ceux qui ne suivent pas les résultats de mes recherches. Pour passer sur le divan, il faut un protocole bien précis que j’ai mis en place après plusieurs années de psychanalyse et par la jonction de mon étude du théâtre de Shakespeare et les séminaires de Lacan. En passant sur le divan, l’être qui était dans la position de patient devient psychanalysant, et non analysant. Cette manière de minimiser – de psychanalyse à analyse, de psychanalysant à analysant et, par conséquence, de psychanalyste à analyste – voire de négliger le désir du psychanalysant est le résultat de la manière dont l’analyste se traite, comme il traite son corps, son voisin, ses enfants, son conjoint, sa Cité, c’est-à-dire à moitié, par un bout, par le petit bout de la lorgnette, lui faisant rater l’essentiel : la psychanalyse.
C’est ainsi que j’interprète l’usage du mot analyse à la place du signifiant psychanalyse. C’est un acte de négligence que le praticien commet envers son désir et qui gicle partout sur ce qui l’entoure. De là à former des « jeunes analystes »4, il n’y a qu’un pas.
Ce qu’Eitingon et Simmel faisaient en discutant « avec l’élève du déroulement de l’analyse »5, je l’ai institué en tant que supervision individuelle pour les jeunes étudiants de médecine ou de psychologie qui envisageraient de devenir psychanalystes. Par la suite, la supervision de groupe est devenue nécessaire, car les questions qu’on me posait et les réponses que j’apportais suscitaient de nouvelles questions chez les autres membres du groupe.
Si « Eitingon connaissait le patient et l’analyste »6 (le patient se présentait d’abord à lui et il connaissait déjà l’élève), je me suis refusé à suivre cette voie de rencontrer préalablement le patient, sauf en cas de présentation clinique. Le jeune clinicien – qui n’est pas analyste et surtout pas psychanalyste, mais qui occupe la position de psychothérapeute – rencontre le patient seul. Le jeune clinicien est, bien évidemment, en psychanalyse. Cette exigence a connu une exception, qui s’est montrée par la suite décevante. Une jeune étudiante était en psychothérapie quand je lui ai confié un patient ; elle est entrée plus tard en psychanalyse. Elle a montré une compétence évidente, puis elle a abandonné son parcours à l’École, parcours qui consiste à devenir sujet (s) et psychanalyste ($), puis à assurer la transmission de son expérience. Ce cas est fort instructif. En abandonnant, l’être barré (ɇ) devenu sujet (s) régresse à la position d’adulte, donc d’être castré (ë). Le psychanalyste ($), en abandonnant sa psychanalyse, devient analyste (S1)7, occupant ainsi la place d’agent dans le discours du Maître, car son Moi devient castré (ä), et non barré (ɇ), selon mon interprétation.
Lampl s’étonne que « le nombre de cas (envoyés par des médecins ou d’autres venant consulter spontanément dans [la] polyclinique) ne se prêtant pas à une analyse est d’ailleurs étonnamment grand »8. Cela se confirme encore aujourd’hui, grâce à l’expérience et aux erreurs des premiers analystes. Quand quelqu’un vient rencontrer un psychanalyste, cela ne signifie pas qu’il y aura psychanalyse tout de suite. Il y aura d’abord les entretiens préliminaires, puis l’entrée en psychothérapie, puis l’entrée en psychanalyse. C’est en méconnaissant ce protocole interne à la clinique psychanalytique que les experts de la HAS, et même les analystes, ont sali la psychanalyse auprès des institutions et des familles du Moi autiste ainsi que des responsables des institutions psychiatriques, chirurgicales et médicales en général. Il est vrai qu’un nombre très important de personnes viennent rencontrer un psychanalyste et, au moment d’entrer en psychothérapie, abandonnent la cure. Le problème n’est pas la technique ni la méthode, voire le transfert, sauf si le praticien est incompétent ou ne souhaite pas assurer la cure. La difficulté se trouve dans le transfert du Moi, ainsi que dans son souhait de mettre un terme à sa souffrance. Ma réponse à ces désistements (quand le transfert n’est pas au rendez-vous), voire à ces abandons (quand le transfert est au rendez-vous), est que ce n’est pas parce que l’organisme est vivant que le Moi souhaite se dégonfler pour ainsi laisser l’être devenir sujet. Pour le dire simplement, tout le monde ne va pas s’en sortir dans la vie. Le psychanalyste travaille pour que l’être construise, à partir de sa biologie, de son organisme, de sa vie, sa responsabilité de conduire aussi sa destinée. Mais une telle opération n’est pas tout le monde et il ne s’agit pas d’une question financière, à la Policlinique comme à la CPP.
Pour Cicéron, la philosophie « guérit l’âme, dégage des vaines inquiétudes, affranchit des passions, bannit les terreurs »9. La psychanalyse a les mêmes effets quand l’être devient sujet. Cependant, pour y accéder, l’être doit quitter la position de malade et devenir patient puis psychanalysant. C’est en sortant de sa psychanalyse, en descendant du bateau nommé Psychanalyse, que le psychanalysant devient sujet et peut accéder aux effets reconnus par Cicéron. Mais ce qui distingue la philosophie de la psychanalyse, c’est que la première ne dégonfle ni ne barre le Moi, alors que la seconde dégonfle le Moi, barre l’être et permet à ce dernier de sortir de sous la jupe du Moi et de se mettre au travail de construction de sa subjectivité. Le clinicien, qu’il soit dans la position de psychothérapeute à l’hôpital ou en consultation à l’extérieur (CPP, cabinet privé), ou dans la position de supposé-psychanalyste, ne fait pas d’anamnèse. L’évocation du passé ne vient pas par un appel aux souvenirs. Ceux-ci reviendront par les associations libres, ce qui montre que le Moi et donc l’être sont soumis au désir de l’Autre non barré. Avec une psychanalyse, l’être laisse tomber l’Autre non barré et s’engage à construire son quotidien – sa dignité, son amour, son travail – avec la visée d’être au rendez-vous de la journée en tant que sujet dans le quotidien et non en tant que voisin de son avenir, objet d’autrui ou touriste dans sa vie.
Le psychanalyste ne fait pas non plus d’« analyse à l’essai »10. Il est au service du Moi qui lui rend visite pour que celui-ci décide de prendre ou non le clinicien pour objet a : objet cause du désir, comme dans le cas d’un transfert psychothérapeutique, voire objet cause de désir, comme dans le cas du transfert que l’être (et non plus son Moi) engage avec l’Autre barré en ayant pour témoin le clinicien dans la position de supposé-psychanalyste.
Il n’y a pas de gratuité à la CPP ou chez les membres du RPH – École de psychanalyse, car ils se sont engagés avec la politique psychanalytique que j’ai mise en place grâce à mes honorables prédécesseurs. Il est en effet impossible de construire une dignité en s’appuyant sur la charité. Une dignité se construit en reconnaissant puis en chérissant le désir qui anime, au sens latin du terme, l’être depuis sa naissance. Les bons cœurs sont des Moi déguisés en agneau.
Le « grotesque »11 des caisses maladie de l’époque n’est pas différent de celui d’aujourd’hui.
Le dispositif Mon soutien psy propose jusqu’à douze séances par année civile (une séance d’évaluation + jusqu’à onze séances de suivi) et n’est pas forcément gratuit : la séance est à 50 euros, remboursée à 60 % par l’Assurance Maladie, et le reste dépend de la complémentaire santé (dans certains cas, c’est bien pris en charge à 100 % sans avance). Pour les étudiants, le dispositif Santé Psy Étudiant offre douze séances gratuites (sans avance de frais) et il est cumulable avec Mon soutien psy.
En parallèle, le dispositif proposé par les CPCT est gratuit, limité à seize séances maximum dans la plupart des centres. S’y retrouve, parfois, l’idée du « en deux temps » : une première évaluation (consultation d’entrée), puis un traitement en seize séances, limité à quatre mois. Avec toutefois une nuance importante : certains CPCT annoncent « 16 séances, renouvelables une fois ». Dans le CPCT de Paris, les seize séances maximum ne sont pas indiquées comme renouvelables.
C’est ce que j’entends par divertissement pascalien. Dans les deux cas, ni la solidarité ni l’esprit psychanalytique ne sont au rendez-vous. Autrement dit : de la poudre aux yeux pour réanimer les mourants et former des marins de piscine couverte.
Comme le disait ma maîtresse en primaire en parlant de moi : « Il peut mieux faire ! » C’est ce que je pense des analystes. À condition qu’ils retournent sur le divan, lieu qu’ils ne devraient pas quitter pendant leur exercice clinique. Quant au président de la République, je lui avais écrit dès son premier mandat pour lui proposer de mettre en place des CPP Son équipe a pondu « Mon soutien machin ». La psychanalyse est une affaire de psychanalystes. Je les invite à créer eux-mêmes des CPP. La subvention est un lait affameur qui gicle d’une mamelle inefficace. Le RPH vit des muscles de ses membres. Sans un centime de subvention. Ils n’ont pas la nuque raide, mais la tête haute.
- Lampl, H. (1930). « La consultation à la polyclinique », in On forme des psychanalystes. Rapport original sur les dix ans de l’Institut Psychanalytique de Berlin (1920-1930), Paris, Éditions Denoël, 1985, p. 117. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Lacan, J. (1972-73). Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 21. ↩︎
- Lampl, H. Op. cit., p. 118. ↩︎
- Cicéron. Tusculanes, Livre II, Paris, Les Belles Lettres, 2011, p. 83. ↩︎
- Lampl, H. Op. cit., p. 119. ↩︎
- Ibid., p. 120. ↩︎
Le Colloque du RPH
LA FORMATION DU PSYCHANALYSTE : COMMENT FAIRE ÉCOLE ?
samedi 21 mars 2026, de 9h00 à 16h30
à Paris et en visioconférence

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