Fernando de Amorim
Paris, le 14 mars 2026
Pour André Green, « l’analyse personnelle donne au futur psychanalyste la possibilité de reconnaître ses conflits inconscients, lui permettant ainsi d’analyser ceux de ses patients sans se laisser prendre au piège de ses propres projections »1. Reconnaître ses conflits inconscients ou les analyser n’est pas une opération psychanalytique. Elle n’est pas suffisante pour analyser ceux de ses patients, comme si ces derniers étaient, de surcroît, la propriété du praticien. En outre, si l’être est dans la position de patient, celui qui l’écoute n’est pas dans la position d’analyste, surtout pas de psychanalyste, mais dans la position de psychothérapeute (cf. Cartographie du RPH). Dans une psychanalyse, le psychanalysant reconnaît, analyse et construit une voie qui lui est propre grâce à l’Autre barré.
Il n’y a pas de psychanalyste si celui-ci s’est soumis à une analyse personnelle. Le lecteur remarquera mon insistance quant à la disparition du signifiant psych dans la bouche et sous la plume des défenseurs de la psychanalyse. Avec de tels amis de la psychanalyse2, celle-ci n’a plus besoin d’ennemis. Le psych est l’autre nom de l’appareil psychique. Il n’y a pas d’analyse de l’appareil psychique des praticiens. Cependant, ces derniers ne se gênent pas pour exiger une telle rigueur de ceux qui viennent leur rendre visite. J’ai établi comme critère de compétence d’un clinicien que celui qui vient le consulter lui demande ses lettres de noblesse ; autrement dit, qu’il lui pose la question : « Êtes-vous en psychanalyse personnelle ? » Si le clinicien répond de manière hésitante, cafouilleuse, s’il tente de noyer le poisson, ou bien s’il exprime que la psychanalyse personnelle n’est plus de mise, avec des arguments bidons, je suggère que la personne se lève et parte sans hésiter car ce praticien sera incapable, à un moment ou à un autre, de conduire la cure à son terme. J’ai appris qu’une dame avait posé cette question à sa psychanalyste. Elle l’avait coincée, mais la praticienne n’avait pas répondu, ce qui avait poussé cette dame à chercher et à trouver un autre psychanalyste ; elle est aujourd’hui toujours en psychanalyse. Parce qu’il a abandonné la position de psychanalysant, l’analyste tombe d’emblée dans le piège qu’il est censé éviter.
Le texte d’André Green est reconnaissable entre mille. L’encre acide dégouline de sa plume, surtout quand il reconnaît, à demi-mot et en me donnant l’impression que cela lui coûte un bras, ce que sa pratique doit à l’enseignement de Jacques Lacan.
Il n’existe pas de « tribus psychanalytiques »3, surtout pas de « sectes »4. Il est toujours Green, le bon André.
Il existe des doctrines, comme celles de Lacan et de Klein, tout comme il y eut, à l’époque de Freud, des « contributions à la théorie »5. Mais il n’y a pas plusieurs psychanalyses : il y a une psychanalyse et des doctrines – celles de « M. Klein, W. Bion, D. W. Winnicott, H. Hartmann, H. Kohut, J. Lacan »6 – qui sont venues apporter des éclaircissements et des rectifications à la doctrine freudienne. Contrairement à ce que pense Green, la liste est, à mon sens et à ce jour, close.
La théorie n’est pas un pouvoir et n’en est pas même proche. Elle est une carte et non un phallus imaginaire. Colomb, à l’aide des éphémérides et probablement de la carte de Toscanelli, a entrepris un voyage et rassemblé le Moi de son équipage, le tout à partir de son désir et de son phallus imaginaire.
En s’appuyant sur les calculs de Ptolémée, Toscanelli fit une erreur de calcul qui faillit coûter la vie à Colomb et son équipage. C’est ainsi que j’illustre ce qui distingue un phallus imaginaire d’ une carte maritime. Une carte maritime est écrite par des marins, non par des terriens qui recueillent dans leur bureaux des informations rapportées. L’Imaginaire est le produit du Moi : ici, le Moi de Ptolémée, de Toscanelli, de Colomb. Le Symbolique se trouve dans la reconnaissance, par les pilotes expérimentés de la famille Pinzón, que les vols des oiseaux du nord vers le sud-ouest indiquaient l’urgence d’un changement de cap. Colomb, qui avait une expérience maritime mais n’était pas pilote, décida cependant de maintenir obstinément le cap des 28° vers l’ouest depuis les Canaries. Le Réel entourait toute cette expérience.
Le savoir psychanalytique, écrit Green, « n’appartient ni au savoir scientifique, ni au savoir herméneutique »7. Il ajoute : « Le savoir scientifique attend du progrès de la science la confirmation ou infirmation des théories ; c’est dire qu’il repose sur l’administration de preuves qui n’existent pas en psychanalyse. »8 Les preuves n’existent pas ? Quand quelqu’un entre en psychothérapie malheureux et sort de psychanalyse apte à être dans le monde, n’est-ce pas une preuve de la validité de la carte psychanalytique, de la méthode qui permet au psychanalysant de ramer de toute son ardeur plusieurs fois par semaine, ainsi que des techniques avec lesquelles le clinicien s’applique à rectifier la conduite de la cure ?
Le pouvoir n’intéressait pas Freud, au grand étonnement de Green9. La volonté de pouvoir est propre au Moi né et évoluant dans la détresse, ou continuellement malheureux. Une personne satisfaite ne cherche pas au-delà de ce qu’il possède. L’« endoctrinement par la théorie »10 et « l’endoctrinement occulte par l’analyse personnelle et les supervisions »11 sont propres à l’analyste et au superviseur qui ne sait pas occuper la position d’objet a. Il existe des cliniciens qui veulent à tout prix occuper la scène durant la séance du psychanalysant : ils parlent, interprètent, font du bruit. Tout est bon pour être remarqué, pour que le psychanalysant remarque leur présence. Ils ne savent pas se taire, ils ne savent pas se faire petit. À cet égard, j’utilise l’expression du chien toléré par la gérance, comme l’écrit le poète. Le clinicien dans la position d’objet a est présent mais en silence : il est en état de somnolence, distrait, comme un vieux corniot couché dans un coin à l’entrée d’un hôtel miteux dans un quartier modeste du Portugal. Sans connaître la Lisbonne de Pessoa, j’ai construit cette image au fil du temps pour représenter la position du psychanalyste dans la séance. Si le clinicien se fait discret, la théorie chez lui s’efface « afin que la lecture des faits n’apparaisse pas comme une simple confirmation d’idées préconçues selon une grille codée »12, comme l’écrit joliment André Green.
Je suis d’accord avec lui quand il énonce que « la théorie doit être découverte après coup »13. Autrement dit, il y a une danse qui va de la clinique vers la théorie, puis un fait nouveau relance la théorie, qui ouvre alors la voie à une nouvelle manière d’opérer dans la clinique. Enfin, la théorie oriente la nouvelle carte clinique, entraînant l’apparition de faits nouveaux.
Ce qui, schématiquement, donne :
Clinique → théorie
Faits nouveaux → théorie → clinique
Théorie → clinique → faits nouveaux
Puis la danse recommence :
Clinique → théorie → faits nouveaux → théorie → clinique…
Je ne pense pas qu’il faille être suspicieux à l’égard du « cas qui confirme trop la théorie »14, car cette confirmation vient du psychanalysant. De plus, sa sortie de psychanalyse sera examinée par le psychanalyste, qui sera ensuite interpellé en réunion clinique ou pendant la passe du RPH par ses collègues et des cliniciens invités. Inviter des cliniciens d’autres écoles vise à éviter la complaisance et les effets de copinage propre au groupe.
L’« inconnu »15 auquel Green fait référence est tout simplement un fait nouveau : l’apparition du signifiant qui était refoulé dans la partie inconsciente du Moi et qui permet maintenant à l’être de construire sa position de sujet, sujet qui, en sortant de psychanalyse, est apte à construire sa responsabilité de conduire aussi sa destinée.
Quand il écrit qu’un « cas confirme trop la théorie est suspect parce qu’il ne laisse pas plus de place à l’inconnu, donc à l’inconscient et à la découverte de ce qu’il est susceptible de révéler »16, il me laisse entendre que la découverte et la révélation sont déjà prêtes, mais sous le tapis. Une psychanalyse n’attend aucune révélation. Si elle vient avec un souvenir, tant mieux. Cependant, ce qui caractérise une psychanalyse, c’est que l’être devienne sujet. La preuve de cette construction, c’est la disparition des symptômes, c’est la traversée de la mer d’Œdipe, qui témoigne de son désengagement d’avec son Moi et d’avec l’Autre non‑barré, c’est son rapport à l’Autre barré. La psychopathologie du Moi est une succession de tempêtes et d’accalmies propres à un voyage vers l’inconnu, l’autre nom de l’inconscient structuré comme un langage.
- Green, A. (1992). « Préalables à une discussion sur la fonction de la théorie », in Devenir psychanalyste, Paris, PUF, 2001, p. 153. ↩︎
- Proposition de Ferenczi. ↩︎
- Green, A. (1992), Op. cit., p. 154. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 155. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 156. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., pp. 156‑57. ↩︎
- Ibid., p. 157. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
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