Fernando de Amorim
Paris, le 12 mars 2026
Ite, missa est :c’est ce que m’a évoqué le titre de l’article « Notre idéologie de formation »1, du Canadien André Lussier. Ce titre est malheureux parce qu’il indique le résultat du rassemblement des Moi en institution analytique, à savoir une idéologie. Qu’elle soit religieuse, politique ou institutionnelle, l’idéologie ne rend pas service à la clinique, à la science, à l’être, seulement au Moi du tyran et à ses cerbères ; je pense à la Schutzstaffel d’hier et aux gardiens de la révolution d’aujourd’hui. La psychanalyse n’est ni une Weltanschauung, ni une idéologie. Elle est une πρᾶξις possédant une doctrine qui accouche d’un sujet apte à occuper cette position et à construire sa responsabilité de conduire aussi sa destinée. S’il la choisit et que son désir est reconnu et validé par l’Autre barré, sa destinée sera d’occuper la position de psychanalyste ($). Le lecteur remarquera l’exclusion du Moi décideur dans ma proposition. Ce n’est pas lui qui décide qui peut et qui ne peut pas occuper la position de psychanalyste. Occuper la position de psychanalyste va de pair avec une psychanalyse personnelle. C’est à partir de cette base que la formation théorique – secondaire mais tout aussi nécessaire – à l’université et dans le modèle du RPH – École de psychanalyse pourra participer à transmettre la psychanalyse.
L’association libre est une découverte merveilleuse, sans aucun doute possible. Le problème est qu’elle n’est pas assez déclinée par le clinicien. Si ce dernier ne la propose pas et ne veille pas non plus à son respect, quelle autorité pourra-t-il avoir pour permettre au psychanalysant de dire ce qui lui traverse l’esprit sans se censurer ? Il me faut rappeler au lecteur toute la difficulté que représente le fait d’associer librement. Celui qui écrit cela en fait l’expérience sur le divan depuis des décennies.
André Lussier écrit que « nous devons nous demander pourquoi il est si difficile d’être psychanalyste sur toute la ligne et de nous laisser guider par l’esprit analytique dans la plupart de nos fonctions »2. Dans sa phrase se trouve la réponse : il vient de céder de la position de psychanalyste en se faisant guider par « l’esprit analytique ». L’esprit analytique est comme un esprit frappeur : non-vivant et (mauvais) blagueur. Une psychanalyse construit une voie nouvelle pour la libido ; ce n’est pas un esprit, c’est la matérialisation du signifiant dans son rapport avec le Réel.
Un mot encore sur sa formule « sur toute la ligne » : d’une part, un psychanalyste occupe une telle position parce qu’un psychanalysant est devenu sujet ; d’autre part, le psychanalyste est sujet quand lui-même est sorti, preuve à l’appui, de sa psychanalyse personnelle, ce qui l’autorise à construire sa responsabilité de conduire aussi sa destinée. Une fois qu’il a construit ces deux positions, il choisit de construire un troisième trépied : il continue sa psychanalyse le temps de son exercice clinique. Pour faire court, la psychanalyse du psychanalyste est sans fin. Hors de sa consultation, il n’est pas psychanalyste : il occupe la position de sujet, avec sa famille, ses amis, en société.
L’auteur poursuit : « L’identité proprement psychanalytique est uniquement déterminée par l’analyse personnelle […] »3 L’identité psychanalytique ne peut pas être construite par l’analyse personnelle, justement parce qu’il s’agit d’une analyse et non d’une psychanalyse. Dans une analyse personnelle, l’analysant sait toujours où se trouve la terre, comme Colomb qui quitte Palos le 3 août 1492 et arrive aux Canaries le 9 août 1492. Une identité psychanalytique commence à se construire quand le psychanalysant perd le contact avec la terre, ce qui s’est passé le 6 septembre 1492, quand Colomb a laissé derrière lui les Canaries pour partir en direction de l’ouest. C’est à ce moment-là que commence véritablement une psychanalyse et donc la construction de l’identité du psychanalysant. Pour la petite histoire, une fois le contact complètement perdu avec la terre ferme, les marins se sont mis à pleurer, à gémir, tel un psychanalysant. Colomb les a consolés, non pas en recourant à Dieu (évoqué à vingt-six reprises dans son journal de bord), mais en leur faisant promesse de l’or (cité cent quatorze fois). Le psychanalyste ne console pas, il écoute. Et parfois, dans les moments de tempête psychique, il installe ma technique de l’écarteur.
Dans ma métaphore maritime, la psychanalyse est le bateau mais aussi la circumnavigation. En tant que bateau, la psychanalyse permet à l’être dans la position de psychanalysant de construire sa position de sujet. Le sujet a un style et est apte à construire sa responsabilité de conduire aussi sa destinée. La présence d’un « excès d’autoritarisme et d’endoctrinement »4 dans la formation du psychanalyste est la preuve que cette formation est contaminée, voire guidée par le Moi. L’usage du mot « excès » est ici inutile. L’autoritarisme est, à lui seul, la preuve que le discours psychanalytique n’est plus. Seul reste le mot analyse et ce qui s’ensuit : lutte de pouvoir, relation imaginaire, exclusion de toute possibilité d’oxygénation d’une praxis excellente. Ce qui manque dans la formation du psychanalyste, ce sont des rameurs de qualité supérieure. Je m’efforce de rectifier cette route maritime errante à travers ce que je propose au RPH.
Lussier se pose la question : « Quelles mesures pouvons-nous envisager pour résoudre ces problèmes ? »5 Je réponds : le programme de formation du psychanalyste au RPH – École de psychanalyse.
Alors qu’il évoque le « corpus théorique freudien »6, je préfère faire appel à la doctrine associée à la praxis freudienne. Doctrine entendue comme ensemble de principes qui indiquent que l’humain est guidé par des organisations intramoïques, par son Moi conscient, par les parties inconscientes de son Moi, ce qui pousse son Moi conscient à interpréter – à partir de son produit, l’Imaginaire – le Réel. Cette interprétation est ce que je nomme sa réalité. À partir de cette interprétation, le Moi invente des idéologies religieuses, politiques, sociétales. C’est grâce à l’Autre barré (Ⱥ) – ainsi qu’à son produit, les signifiants castrés qui constituent le Symbolique – porté par un adulte dans la position d’autrui a’’’ ≠ a que le Moi introjectera, incorporera l’Autre barré (Ⱥ), ce qui donnera naissance au Surmoi (S’). Au nom de l’amour, le Moi (a) s’identifiera au Moi d’autrui, voire à ses organisations intramoïques. La doctrine est l’acceptation, au nom de l’amour, de la théorisation proposée par l’Autre barré incarné par le psychanalyste dans la position de grand Autre barré prime (Ⱥ’).
La difficulté dans la transmission de la psychanalyse est que, jusqu’à présent, aucun psychanalyste n’a mis en évidence l’importance pour les psychanalystes d’occuper – après la sortie témoignée et approuvée de leur psychanalyse personnelle – la position de psychanalysant.
Le choix de continuer sa psychanalyse personnelle repose sur la méfiance que le psychanalyste doit avoir vis-à-vis de son Moi et de la lecture de la réalité que ce dernier propose. Il ne s’agit pas d’une méfiance envers soi-même, mais d’une méfiance envers son Moi, puisque ce dernier est une instance structurellement aliénée. L’enseignement du Moi et l’avertissement de l’Autre non-barré ne sont pas dignes de confiance pour l’être. Ce dernier doit s’accrocher à l’Autre barré, et non à son Moi ou au Moi d’autrui. C’est ici que j’introduis la praxis. Grâce à l’Autre barré, l’être peut transformer ses dires en actions qui, de manière méthodique, par le travail – le durch Arbeit freudien – construisent un résultat. C’est par ce travail quotidien que l’être construit sa position d’adulte (ad), quand il ne passe pas par une psychanalyse, ou sa position de sujet (s), quand il passe par la psychanalyse mais ne désire pas devenir psychanalyste.
Cette construction chez l’adulte transforme la nature en civilisation. Dans la nature, il n’y a pas de maïs ou de banane tels qu’on les connaît : ils sont le résultat d’une sélection naturelle mise en place par les adultes humains. Les fruits ne se trouvent pas dans les forêts : ils sont le travail de l’être castré (ë), l’autre nom de l’adulte humain. Dans la position de sujet, l’être construit sa responsabilité de conduire aussi sa destinée. La scientificité de la psychanalyse, grâce à son objet d’étude, c’est-à-dire le désir, permet la construction de la position de sujet chez l’être humain. Cette position l’autorise à être dans la société et à apporter à cette dernière une contribution fondamentale : lutter symboliquement pour que les êtres deviennent sujets à leur tour, puis psychanalystes ($), si tel est leur désir. Les analystes ont bien commencé leur voyage dans la construction d’une telle perspective. Cependant, ils se sont contentés de naviguer de Palos jusqu’aux îles Canaries. Quelques autres ont poussé leur navigation jusqu’à la mer des Sargasses – la mer d’Œdipe dans ma métaphore – mais à l’instar du capitaine Diego de Teive, ils ont été pris de panique face à leur Œdipe et ont fait demi-tour. Un psychanalyste, tel Juan Sebastián Elcano, accomplit sa circumnavigation, ce qui suppose qu’il a traversé son Œdipe : la circumnavigation est l’autre nom d’une psychanalyse.
La doctrine est la carte ; la πραξις est l’action de naviguer, et ainsi d’actualiser et rectifier, la carte. C’est ainsi que j’entends la transmission de la psychanalyse et la construction du désir de psychanalyse chez un candidat à le devenir.
- Lussier, A. (1992). « Notre idéologie de formation », in Devenir psychanalyste, Paris, PUF, 2001, p. 131. ↩︎
- Ibid., p. 132. ↩︎
- Ibid., pp. 134‑35. ↩︎
- Ibid., p. 135. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 136. ↩︎
Le Colloque du RPH
LA FORMATION DU PSYCHANALYSTE : COMMENT FAIRE ÉCOLE ?
samedi 21 mars 2026, de 9h00 à 16h30
à Paris et en visioconférence

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