Fernando de Amorim
Paris, le 6 mars 2026
Le signifiant psychanalyste est au rendez-vous de ce texte.
J’aimais bien le professeur Lebovici. Il était très courtois. Il m’invita un jour chez lui et j’accepta avec l’intention de parler avec son épouse Ruth à propos de son contrôle avec Maurice Bouvet. Cependant, la conversation tourna court puisqu’elle me dit que Lacan, en la visant, visait Bouvet. Puis le professeur Lebovici, qui était chef de service de psychiatrie à Avicenne, me demanda des nouvelles de « Loïc » [Guillevin], mon patron, tout en m’offrant son dernier ouvrage. Je refusai en lui disant que j’en possédais déjà un exemplaire et que je l’avais déjà lu. Dans la foulée, je lui dis que j’allais organiser un colloque et que j’aimerais l’inviter à discuter avec Jacques‑Alain Miller, ce qu’il accepta sans ciller. La suite se déroula à la faculté de médecine de Bobigny, lors d’une table ronde animée par une conversation fort civile entre les deux orateurs. Cette dernière remarque a son importance, car quelques-uns m’avaient appelé en prétendant vouloir s’inscrire pour « assister au pugilat ». Ma réponse fut : « Si c’est pour cela, ne vous inscrivez pas. Il n’y aura pas de spectacle, mais de l’élaboration clinique et théorique. »
Justement, pour penser la clinique psychanalytique et la théoriser, il me semble fondamental de laisser les termes comme père, mère, enfant et surtout bébé s’immerger dans l’appareil psychique humain et de parler du Moi du père, du Moi de la mère… Une telle proposition vise à éviter au maximum la relation imaginaire dans le registre clinique entre les Moi : le Moi du praticien, le Moi du nourrisson, le Moi de la mère, le Moi du père…
Dans son article « Psychanalyse et psychopathologie de l’enfant », Serge Lebovici commence en écrivant : « Les psychiatres d’enfants tendent à abandonner l’étude psychopathologique des troubles pour lesquels ils sont consultés ; ils se contentent de les objectiver et de les comparer en les classant selon les méthodes préconisées par la classification américaine dite DSM III : celle-ci vise à définir les troubles par des critères comportementaux, donc “objectifs”. »1 Cette critique est légitime, mais elle ne met pas évidence la spécificité de la position de psychanalyste dans la clinique avec le Moi de l’enfant et le Moi et ses organisations intramoïques des parents.
Serge Lebovici ne pouvait pas faire usage de cela parce qu’il n’était pas lacanien. Mais il est possible d’étudier mes propositions aujourd’hui puisqu’elles sont issues de mes lectures de Lacan, de Lebovici…
Remarque de la plus haute importance : Lebovici met en évidence l’utilisation du mot handicap en opposition au « trouble mental »2. Ainsi, les psychistes sont exclus de la relation avec le Moi de l’enfant et le Moi de ses parents au motif que, s’agissant d’un handicap, il faut les éduquer et non les soigner. Or, il est impossible d’opérer cliniquement avec le Moi de l’enfant si le Moi parental fait obstruction. Il ne s’agit pas ici de culpabiliser le Moi des parents, déjà écrasés de culpabilité par leur Autre non barré, mais de les responsabiliser, indépendamment du fait qu’il s’agisse d’un Moi autiste ou non. La souffrance est au rendez-vous. Le parent est responsable de ce qui se passe avec son enfant ; le déresponsabiliser serait une faute clinique grave et un acte de lâcheté de la part des praticiens.
Il est vrai que les psychanalystes ne s’intéressent pas aux « recherches cognitives »3. Cependant, ce n’est pas « en travaillant à l’interface des découvertes contemporaines »4 qu’ils pourront démontrer leur compétence clinique et défendre un exercice de psychanalyste dans la position de psychothérapeute – car je ne pense pas que le Moi de l’autiste ou de ses parents soit sur leur divan. Il est nécessaire de penser une autre stratégie et celle-ci passe d’abord par le retour du clinicien sur le divan. C’est en position de psychanalysant qu’il pourra déployer ses ailes créatives.
Le travail d’interface ne plonge pas le clinicien au cœur de l’affaire clinique. Le travail d’interface, c’est un groupe de Moi qui, tels des canards pataugent dans la vase et non « sur la grand-mare »5, l’autre nom de l’océan Atlantique sur lequel est attendu le psychanalysant en matelot, avec son pilote, l’Autre barré.
Ce qui est attendu d’un clinicien dans la position de psychanalyste, c’est qu’il plonge de tout son corps dans sa psychanalyse personnelle pour construire des solutions au nœud gordien que le Moi autiste et ses partenaires apportent.
Ainsi, ce n’est pas en travaillant à l’interface mais en partenariat qu’il sera possible de démontrer l’efficacité de la psychanalyse et de sa formation, indépendamment du fait que le clinicien possède un diplôme de psychiatre ou de psychologue. Pour cela, il est fondamental que le psychanalyste occupe cette position sans ambiguïté. Évoquer le psychanalyste, puis celui-ci en tant que psychiatre et enfin en tant que porteur d’une « approche psychopathologique »6 ne rendra service ni à l’enfant ni à ses parents puisque le clinicien, en tant que psychothérapeute, n’est pas à sa position.
J’aime la formule « le nourrisson et ses partenaires »7. Elle est heureuse, car une ouverture est possible entre le Moi du nourrisson et ses partenaires, le Moi des parents. Elle indique que l’Autre barré n’est pas exclu de la relation.
Pour l’auteur, qui s’appuie sur Uta Frith, « Gaspard n’aurait donc pas été un autiste »8. Je défends l’idée que l’autisme est une atteinte du Moi, atteinte qui peut se geler avec le passage du temps. Avec le temps, ce gel devient définitif, tout comme le choix de structure du Moi (névrose, psychose, perversion) ou encore le choix sexuel (homosexualité, hétérosexualité). Avec le temps, le Moi de l’autiste nourrisson devient un Moi autiste pubère, puis un Moi autiste majeur, mais il s’agit toujours d’atteinte. De là l’importance que le psychanalyste puisse rencontrer le nourrisson dès les premiers signes que le Moi lâche la possibilité de relation avec autrui, qui n’est pas un partenaire puisqu’il ne lui propose pas des signifiants castrés venus de l’Autre barré. Il est donc fondamental que le Moi des parents soient en psychanalyse pour être sensibles à l’importance de parler avec l’enfant avec des signifiants castrés et non avec des paroles vides.
Pour cela, l’être est invité à construire sa position de sujet, selon le schéma ci-dessous :
être (·⁝:⁚·) – signifiant castré – Autre barré (Ⱥ) → psychanalysant
Maintenant, le circuit propre au signifiant barré :
être (ɇ) – Autre barré (Ⱥ) – signifiant barré → sujet.
Or, comme nous l’avons indiqué, le Moi du parent n’est pas partenaire du Moi de l’enfant. Pour que l’enfant devienne sujet, il est exigé qu’il soit traité en tant que tel dès ses premiers mouvements intra-utérins. Cependant, le Moi des parents, soumis à leurs organisations intramoïques, ne tient pas à la castration, ce qui est regrettable pour la construction, par le nourrisson puis l’enfant, de sa position de sujet.
Chaque être nécessite une théorie subjective et non une généralisation dans laquelle le désir de chaque Moi s’évanouit, se noie dans la statistique, dans la classification, dans l’intitulé diagnostic. La théorie subjective est l’explication théorique du désir propre à chacun, désir qui naît du rien car, en prenant appui sur une note de Freud mentionnée par Lebovici, « “le sein naît de l’absence de sein” »9. L’important ici n’est pas l’objet : c’est ce moment que je nomme rien.
Le psychanalyste fait usage de la méthode verticale ; les non-psychanalystes, en se sentant happés par la volonté de faire science sans réflexion, utilisent la méthode horizontale, c’est-à-dire une méthode de comparaison qu’on retrouve en biologie et en médecine. Le psychanalyste dans la position de psychothérapeute écoute et opère avec le Moi de l’autiste en visant son être pour que celui-ci puisse devenir sujet, indépendamment de la structure de son Moi – même si, dans sa majorité, le Moi autiste prend la voie psychotique. Cependant, on constate que le Moi psychotique s’apaise lors des séances avec le psychanalyste dans la position de psychothérapeute, ce qui autorise l’être à construire sa manière d’être dans le monde, autrement dit : à construire sa responsabilité de conduire aussi sa destinée.
Lebovici termine en écrivant : « Il est temps que les psychanalystes »… et je me suis dit, soient psychanalystes dans la clinique avec le Moi des enfants. La suite est tout autre : …que les psychanalystes soient assurés de parler au nom d’une psychopathologie rénovée. »10. Ce vœu n’est réalisable que si le clinicien retourne sur le divan.
- Lebovici, S. (1992). « Psychanalyse et psychopathologie de l’enfant », in Devenir psychanalyste, Paris, PUF, 2001, p. 57. ↩︎
- Ibid., p. 68. ↩︎
- Ibid., p. 69. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Brassens, G. Les copains d’abord. Les copains d’abord. Philips, 1964, 4’01 minutes. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 70. ↩︎
- Ibid., pp. 72‑73. ↩︎
- Ibid., p. 78. ↩︎
- Ibid., p. 90. ↩︎
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