Fernando de Amorim
Paris, le 6 mars 2026
Vouloir devenir psychanalyse – « “Je veux devenir psychanalyste” »1 – est une décision du Moi et non un choix de l’être. La déception des étudiants en psychologie n’est pas due à leur enseignement2. Une formation de psychologue, ou de psychiatre d’ailleurs, ne construit pas la position de psychanalyste. La raison d’exister de la psychanalyse est basée sur la compétence acquise par l’être à construire une autre voie pour la libido grâce à son désir de savoir ainsi qu’au désir de psychanalyste d’occuper la position d’objet a3. Le tout, guidé par le compas de route qui indique au bateau Psychanalyse la direction selon la structure du Moi : structure névrotique, psychotique ou perverse.
Dans son article « Devenir psychanalyste », Colette Chiland évoque la « profession de psychothérapeute, c’est-à-dire de spécialiste des traitements psychologiques »4. Elle n’a pas tort de définir ainsi la profession si le diplômé en psychologie ou en psychiatrie assure des psychothérapies en tant que psychothérapeute.
Psychothérapeute n’est pas, à mon sens, une profession mais une position clinique. C’est pour cette raison que je fais référence à la psychothérapie avec psychanalyste : pour la distinguer de la psychothérapie avec psychothérapeute. La psychothérapie est possible parce que le psychanalyste a été invité et a accepté d’occuper la position de psychothérapeute ; il a accepté, car la psychothérapie avec psychanalyste mène vers une psychanalyse. C’est pourquoi j’affirme qu’une psychothérapie est l’antichambre d’une psychanalyse, à condition que le clinicien sache repérer le moment du changement des eaux, quand l’eau douce de la psychothérapie devient l’eau salée de la psychanalyse. Le professionnel qui occupe la place de psychothérapeute ne sait pas faire une telle distinction, raison pour laquelle la psychothérapie tourne en rond, les symptômes disparaissant pour réapparaître après la fin du transfert psychothérapeutique.
Je définis ainsi le psychothérapeute comme celui qui occupe la position de spécialiste des traitements psychiques et corporels, en attendant que le Moi du patient soit suffisamment dégonflé et que l’être choisisse d’entrer en psychanalyse pour y rester. C’est à ce moment qu’il passe sur le divan. Le passage sur le divan n’est pas une indication qui vient du praticien : c’est une ouverture que l’être choisit de prendre. À l’aide de techniques que j’ai spécifiquement mises en place pour cette situation, si l’être est d’accord pour continuer sur le divan, il commence à construire sa subjectivité, l’autre nom d’une psychanalyse.
Colette Chiland écrit : « Aujourd’hui on requiert que cette expérience de l’analyse soit une expérience personnelle et non une Lehranalyse, une analyse didactique, une analyse pour apprendre. »5 Il faut mettre en évidence que, dans l’analyse didactique, l’être ne prend pas part à l’opération puisque le Moi profite des instruments de la psychanalyse pour les transformer en armes. Aujourd’hui, je souhaite que le psychanalyste poursuive sa psychanalyse jusqu’au terme de son exercice clinique pour éviter que cette transgression moïque ne se perpétue.
L’auteur indique que « Freud considérait que la psychanalyse relevait de la conception scientifique du monde »6, rappel qui n’est pas pour me déplaire. Elle précise qu’il a mis en évidence des pierres angulaires, telles que « la reconnaissance de l’existence d’un inconscient systémique (et non pas de l’inconscient en un sens purement descriptif), d’une signification des rêves, délires et symptômes [j’ajoute : des maladies organiques7], des défenses, de la résistance, du transfert, de la libre association des idées [je rectifie : plutôt association des pensées], de l’importance de la sexualité, de l’infantilisme, de la sexualité infantile »8. Une telle stratégie ne veut pas dire que le psychanalyste interprète tout ou que tout est sexuel. J’affirme que, pour l’être chez l’humain, tout est libidinal. La libido, telle l’eau, circule partout dans l’organisme de l’humain en nourrissant la vie biologique. À partir de cela, j’ai inclus dans les pierres angulaires la reconnaissance de phénomènes que sont les maladies organiques, comme forme d’expression du rapport entre la libido et le Moi. Dans l’impossibilité de mettre en route la pulsion qui, contaminée par l’Autre barré, rend l’être apte au signifiant, il est possible de constater une réaction violente sous forme d’explosion organique. L’organisme, dans sa totalité ou dans un des organes, tombe alors malade, nécessitant soin médico-chirurgical. J’associe dans cette démarche la présence du psychanalyste avant, pendant et après ce soin.
Je n’interpelle ici ni la psychophysiologie ni, surtout, la psychosomatique. J’évoque une clinique avec le malade organique où, s’il lui est possible de construire sa position de sujet, il n’occupera alors plus la position de malade mais de patient, puis de psychanalysant, pour enfin occuper la position de sujet (cf. Cartographie du RPH). Cette clinique a été possible grâce à la clinique du partenariat (entre le professeur Casassus, le professeur Guillevin et l’auteur de ces lignes) et à la cônification du transfert (de Casassus vers Amorim), parce que madame Gonzalez ramait avec nous9. Avant de critiquer ma clinique – je vise ici les psychologues qui empêchent les membres du RPH de travailler à l’hôpital selon mes indications cliniques – il faut d’abord examiner les résultats de ma recherche. C’est pour cette raison que la remarque du docteur Chiland sur la scientificité de la psychanalyse n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. C’est ce que j’affirme depuis des décennies. La psychanalyse est comme Bucéphale : il faut être apte à la pratiquer. Les formations d’analystes et surtout celles des psys (psychologues et psychiatres) ne les habilitent qu’à monter un poney, ce qui est cliniquement insuffisant. Quelle solution ? Faire une psychanalyse personnelle avec un clinicien qui est lui-même en psychanalyse, car la psychanalyse du psychanalyste est sans fin. Non que je ne fasse pas confiance au psychanalyste, à l’analyste ou au psychothérapeute. C’est leur Moi qui ne m’inspire pas confiance. Pas plus que le mien, d’ailleurs.
Colette Chiland affirme que « la compréhension viendra de surcroît, elle ne découle pas d’une volonté d’interprétation de la part du thérapeute »10. Si je suis d’accord avec la seconde partie de la phrase, je ne partage pas son idée que la compréhension viendra de surcroît. C’est un effet de la suggestion. Une psychanalyse produit un lit nouveau pour la circulation de la libido ; pour cette raison, il s’agit d’un travail de longue haleine. J’aime la métaphore du canal de Panama : neuf ans de travaux à percer la pierre dans une zone tropicale, humide, avec des glissements de terrain, des moustiques à foison et, en prime, des maladies comme la fièvre jaune et le paludisme. Durant la période française, 5 600 travailleurs sont morts de maladies. Au total, 22 000 personnes ont péri pour ouvrir une voie d’accès entre l’Atlantique et le Pacifique. Avant le canal, les bateaux qui voulaient naviguer de San Francisco à New York étaient obligés de passer par le Cap Horn. Une fois le chantier terminé, le coût en temps et en énergie a été réduit de plus de la moitié. Une psychanalyse passe par le Cap Horn psychique. Le voyage est parfois long et pénible – de là ma référence à la circumnavigation d’El Cano (Magellan ne compte pas, puisqu’il est mort à mi-chemin). Mais en sortant de psychanalyse, le psychanalysant découvre qu’il a construit, en tant que sujet, son canal du Panama. La vie, et non la mort, lui est légère. C’est ma version psychanalytique de sit tibi terra levis.
Les psychanalystes n’ont pas à donner « tous la même interprétation »11. Une telle exigence est propre à la méthode horizontale, utilisée en médecine, en biologie et en physique. Impossible d’installer la psychanalyse dans un tel lit procustien, sauf à perdre son essentiel et la transformer en une analyse ou une psychothérapie d’orientation analytique. De là ma proposition de méthode verticale. Dans cette méthode, l’interprétation qui compte est celle de l’être dans la position de psychanalysant. Ce sont ce dernier et l’être dans la position de sujet qui interprètent. Leurs interprétations ont de la valeur parce qu’ils viennent d’un être barré.
Quand l’être sort de psychanalyse, il devient sujet, il est apte à construire sa responsabilité de conduire aussi sa destinée. Si son désir est de devenir psychanalyste, il rencontrera des malades, des patients et des psychanalysants. Quand un psychanalysant sortira de la psychanalyse conduite par ses soins, preuves à l’appui lors de la passe du RPH, le supposé-psychanalyste deviendra psychanalyste de cette psychanalyse et de celle-ci uniquement. Il ne sera pas psychanalyste « 24 heures sur 24 »12. Il occupera la position de sujet la majeure partie de la journée. C’est son effort quotidien.
Il est vrai qu’il y a chez tout un chacun une force de destruction, mais elle concerne l’inconscient avec un i minuscule, celui de la « découverte de l’inconscient »13 relative à « la dernière théorie des instincts de Freud »14, qui met en évidence cette « force de déliaison, de destruction, de désir de mort, de la mort de l’autre »15. Cet inconscient auquel l’auteur fait référence correspond à la partie inconsciente du Moi, l’inconscient structuré comme un langage de Lacan. Autrement dit, les psychologues et psychiatres qui font de la psychothérapie pataugent dans la flaque consciente du Moi-mère (a), et les analystes dans la partie inconsciente du Moi (la partie « ics » dans le schéma ci-dessous).

Le psychanalyste vise à dégonfler cette esbrouffe moïque qu’est la présence du Moi dans la clinique. Sa visée est de dégonfler le Moi pour que l’être se dévoile lui-même et qu’ainsi il se consacre à l’unique raison vraie d’être dans ce monde : devenir sujet. Si tel est son désir.
Colette Chiland affirme qu’« une analyse “réussie” permet de jouir de ce que l’on a au lieu d’avoir le regard constamment fixé sur ce que l’on n’a pas »16. Il n’y a pas de réussite possible dans une telle opération et ses guillemets appuient mon affirmation. La raison en est qu’il s’agit d’une analyse et non d’une psychanalyse. Dans une analyse, il peut y avoir sublimation, négociation, compromis, arrangement moïque et même partenariat symptomatique, comme l’indique la malheureuse formule partenaire-symptôme.
Encore un mot sur sa critique des séances lacaniennes17, qui sont d’un autre acabit que les « “séances à durée variable” »18 et les « séances ultra-courtes »19. Comment se fâcher avec madame – qui, de toute évidence, préconise les « séances prolongées »20 – quand même les élèves de Lacan n’ont pas défendu une technique qui s’avère être un excellent instrument, à condition de savoir en faire usage ? J’en reviens ici à l’inaptitude du cavalier macédonien qui ne parvenait à monter Bucéphale, poussant Philippe à demander le remboursement de ses 13 talents (aux dires de Plutarque), au motif que l’animal était indomptable. C’est cette inaptitude qui avait engagé le jeune Alexandre à s’exclamer : « Quel dommage de perdre un si bel animal à cause de l’incompétence des cavaliers ! » Dans ce récit, Bucéphale est l’autre nom de la psychanalyse.
Dans la respiration quotidienne d’une vie, la séance de psychanalyse est un moment d’apnée où les associations libres se font sous l’eau. C’est un mouvement qui permet, au fur et à mesure, que le psychanalysant commence à sortir la tête de l’eau de sa souffrance. Il ne peut pas plonger en « séance prolongée », comme il est proposé dans le texte. Il s’agit d’un humain, non d’un batracien. Il associe librement, il plonge, puis il sort de l’eau, de son aquatique Inconscient, en apportant des signifiants trouvés, volés dans le trésor des signifiants, l’Autre barré, tels des signifiants-poissons et signifiants-crustacés pris à la main pour se nourrir pendant la journée, jusqu’à la prochaine séance. Une autre métaphore : un bateau tangue ; la proue plonge et remonte. Quand la proue plonge, c’est la séance ; quand elle remonte, le marin-psychanalysant part vaquer à ses occupations : travail, école, la vie simplement sans mystification. Une fois la traversée achevée, il mènera sa vie en terrien, ce qu’il a toujours été. Cependant, il ne le fera plus en tant qu’être humain qui survit, qui vivote, qui vit, mais en tant que sujet lambda – ce qui est différent du « quelconque quidam »21 – voire en tant que psychanalyste.
- Chiland, C.(1992). « Devenir psychanalyste », in Devenir psychanalyste, Paris, PUF, 2001, p. 57. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 58. ↩︎
- Ibid., p. 60. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 62. ↩︎
- Baudiment, L. « Témoignage de la traversée d’une cure ». Revue de psychanalyse et clinique médicale, 2002, n° 10, pp. 89‑119. ↩︎
- Chiland, C. Op. cit., p. 62. ↩︎
- Baudiment, L. Op. cit. ↩︎
- Chiland, C. Op. cit., p. 63 ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 64. ↩︎
- Ibid., p. 65. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 66. ↩︎
- Amorim (de), F. « La séance lacanienne ». Revue de psychanalyse et clinique médicale, 2003, n° 12, pp. 45‑50. ↩︎
- Chiland, C. Op. cit., p. 63. ↩︎
- Ibid., p. 64. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 61. ↩︎
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