Fernando de Amorim
Paris, le 5 mars 2026
Didier Anzieu se demande si « consacrer sa vie à écrire, mais [n’avoir] apparemment rien à dire »1 ne serait pas « le signe d’une véritable vocation »2. Certes, les écrivains qui « s’aventurent en aveugles »3 sont plus aptes à toucher le lecteur, je suis d’accord avec lui. Cependant, un psychanalyste a perdu ce droit à l’ignorance vraie. Un clinicien dans la position de psychanalyste s’aventure dans la clinique porté par son désir, mais avec une certaine assise. Je pense à Colomb, à Magellan et à El Cano.
Jusqu’à présent, la lecture de la psychanalyse est terrienne : Freud et les mythes, Lacan et la littérature. Pire : Anzieu et l’auto-analyse. Dans ces trois situations, il n’y a pas de risque vital à bord. La raison en est qu’aucun de ces messieurs ne risque de passer par-dessus bord. Pour cette raison, j’ai proposé de transposer l’expérience psychanalytique au monde aquatique, à la navigation fluviale (psychothérapie) et hauturière (psychanalyse). Dans la première, la conduite de la cure sera menée par un clinicien dans la position de psychothérapeute : il s’agit donc d’une psychothérapie avec psychanalyste. Dans la deuxième, la cure sera conduite par un clinicien dans la position de supposé-psychanalyste : il s’agira donc d’une psychanalyse proprement dite. Le bateau qui mène le patient et le psychothérapeute est nommé psychanalyse ; la voie de navigation – indépendamment du courant : névrose, psychose, perversion – est aussi nommée psychanalyse.
Quand Anzieu écrit « selon moi, le roman […] »4, j’estime qu’il n’y a plus possibilité de s’intéresser à la psychanalyse par la suite, car le Moi et l’imaginaire de l’écriture romanesque ont pris le dessus et ce qui fait l’esprit psychanalytique, esprit de castration par excellence, s’évanouit. Le Moi n’enseigne pas sur le désir, objet de la psychanalyse. Un roman peut chatouiller l’esprit, éveiller des émotions pour le Moi, mais il ne produit pas des constructions. Ce qui construit, c’est le désir ficelé au signifiant bien dit par l’être barré qui, devenu sujet à son tour, pourra matérialiser ce qui était signifié.
Une « auto-analyse efficace »5 est une manière d’éviter ou de continuer sa psychanalyse personnelle.
Pour Anzieu, « l’auto-analyse curative et créative requiert au moins deux personnes, dont l’une est imaginaire »6, quand une psychanalyse en requiert au moins trois : le psychanalysant, le supposé-psychanalyste et l’Autre barré (Ⱥ). L’Autre barré (Ⱥ) n’est pas présent pour occuper la position de « garant symbolique »7 ; il est certes symbolique, mais pas garant. L’Autre symbolique (Ⱥ) nourrit impassiblement, donc sans garantie, l’être des signifiants castrés ($) pendant la psychanalyse. Quand l’être devient barré (ɇ), il commence à bien dire car il est porté par des signifiants barrés. Il n’y a pas de représentation du signifiant barré car l’être, lorsqu’il parle dans la position de sujet (s), incarne le signifiant barré. Le signifiant barré est incarné par l’être dans la position de sujet. Le sujet est le signifiant barré incarné.
L’Autre barré (Ⱥ) ne préserve pas « l’auto-analysant »8, pour la raison que ce dernier navigue dans les eaux fluviales, quand l’Autre barré sert ceux qui naviguent dans des eaux océaniques. Le contre-transfert du Moi de l’auto-analysant d’Anzieu n’est que le contre le transfert du Moi envers la castration symbolique qu’une psychanalyse pourrait lui proposer. Dans une auto-analyse, le Moi évitera inévitablement les voies qui fâchent, à savoir celles de la castration symbolique propre à l’Autre barré. Pas étonnant que l’auteur écrive : « Dans la situation psychanalytique, l’analysant […]. »9 Il apporte la preuve, dans la même ligne, que le fusible de la castration psychanalytique saute du fait de la volonté du Moi. Ce qui restera dans cette soi-disant situation psychanalytique – analytique, à vrai dire – c’est un Moi souffreteux dans la position d’analysant, sorte de Moi-peau sur les os.
Cette baisse de libido est de la responsabilité du praticien qui ne sait pas où se trouve le nord psychanalytique, à savoir l’Autre barré (Ⱥ). Une fois que l’examen sera fait en supervision, ou en contrôle, la conclusion que le clinicien a tenu la barre de la cure permettra de se tourner vers l’absence de désir de l’être du patient de devenir psychanalysant ou, s’il l’est déjà, vers son absence de désir à devenir sujet.
- Anzieu, D. (1992). « Beckett : auto-analyse et créativité », in Devenir psychanalyste, Paris, PUF, 2001, p. 37. ↩︎
- Ibid., p. 38. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 42. ↩︎
- Ibid., p. 46. ↩︎
- Ibid., p. 48. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
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