Fernando de Amorim
Paris, le 4 mars 2026
Celui qui interprète, c’est l’être barré (ɇ), puisqu’il est le messager des signifiants castrés ($) de l’Autre barré (Ⱥ). Le clinicien interprète aussi quand il est dans la position de représentant de l’Autre barré (Ⱥ). Il interprète quand l’interprétation est prête à tomber des lèvres du psychanalysant : c’est ce que défendait Freud avec sa métaphore poétique.
En cherchant à donner à la psychanalyse son statut bien mérité de science, je défends l’idée que le clinicien interprète parce qu’il est toujours psychanalysant, donc qu’il est possible de faire confiance à son interprétation. Cependant, cela ne doit pas justifier un quelconque aveuglement dans l’action d’interpréter. Pour cette raison, lorsque j’interprète, je demande validation. Si le psychanalysant est d’accord, cela indique que la cure est sur la bonne route ; s’il n’est pas d’accord, je lui propose de jeter mon interprétation puisque, pour lui, elle est fausse. Ce qui est intéressant, c’est que le psychanalysant revient parfois, lors de la même séance ou quelques semaines après, sur ma proposition d’interprétation en la qualifiant de vraie. Loin d’être un effet du transfert – car le transfert ne fait pas avancer une cure, mais il maintient le lien avec le clinicien – il s’agit de l’acceptation de la castration, ce qui propulse la cure vers l’avant.
Dans son article « Comment devient-on interprète ? », Jacques Angelergues met en évidence – il n’est pas le premier dans ce recueil – la « “névrose psychanalysante” »1. Quand quelqu’un vient en psychanalyse, c’est pour que son Moi gros de jouissance se dégonfle, et cela indépendamment du fait qu’il s’agisse d’un Moi névrosé, psychotique ou pervers. De son côté, le travail du clinicien consiste à ne pas nourrir cette jouissance du Moi. De là mon désaccord avec cette « névrose psychanalysante », avec les guillemets de l’auteur, qui montre que la chose n’est pas bien dite.
La visée du psychanalyste est que l’être devienne sujet. Névrose, psychose et perversion sont des voies du Moi que le clinicien doit certes suivre, mais sans cautionner ce genre de jouissance. L’être est dans le monde pour devenir sujet et non pour se contenter d’être estampillé hystérique, paranoïaque ou masochiste. Pas de compromis, pas de partenaire-symptôme. La visée du psychanalyste est de construire un partenaire-désir, avec soi-même et avec autrui. Sans ces partenaires, pas de danse collée-serrée entre l’être et son désir.
Il me semble que les analystes n’ont pas encore saisi l’esprit psychanalytique. La raison en est simple : ils ont abandonné leur poste – leur position de psychanalysant – en transformant ce qui suit la sortie de leur psychanalyse personnelle en une bête à cinq pattes nommée analyse didactique, ou pire : auto-analyse.
La « prédisposition à la sublimation »2 signe le peu d’ambition et de rigueur clinique, logique, de l’analyste. Il ne peut pas en être autrement, puisqu’il ne peut pas aller vers la Durcharbeitung, qui exige la continuation de sa psychanalyse personnelle. À l’inverse, le psychanalyste, parce qu’il est toujours en psychanalyse, vise cette Durcharbeitung. Quant au « savoir psychanalytique »3, il est une construction de l’être en psychanalyse. En sortant de sa psychanalyse et en devenant sujet, il a construit un savoir psychanalytique – à entendre comme un savoir sur son désir. En devenant psychanalyste, il fait usage de ce savoir psychanalytique pour se taire, pour parler quand c’est nécessaire, pour tirer la flèche sans penser, en écho à l’excellente évocation du philosophe Herrigel par madame Aisenstein4.
Je suis d’accord avec l’auteur quand il met en évidence « la dimension aventureuse de l’expérience analytique »5. Elle est aventureuse car analytique et non psychanalytique, ce qui souligne l’amateurisme de l’analyste face à l’immensité de l’océan qui l’attend. Prendre l’océan sans y être préparé est une entreprise risquée : telle est l’étymologie du mot aventureux depuis le milieu du XVe siècle. Je compare la psychanalyse à la circumnavigation mais aussi au bateau sur lequel naviguent psychanalysant et supposé-psychanalyste. Sans circumnavigation, pas de psychanalyse. Dans ce cas, oui, l’expérience psychanalytique avortée mérite le nom d’expérience analytique.
Si la psychanalyse a affaire à des caboteurs, il n’y aura pas circumnavigation psychanalytique mais cabotage. C’est pour cette raison que les psychanalysants font des tranches d’analyse (les tranches de psychothérapie avec psychanalyste ou de psychanalyse sont justifiées chez le Moi psychotique, qui ne peut avancer que par à‑coups). Pour justifier l’absence de courage désirant, le Moi et l’être de l’analyste s’unissent pour s’éloigner6, s’éloigner épistémologiquement, et enfin s’éloigner épistémologiquement des sciences appliquées.
- Angelergues, J. (1992). « Comment devient-on interprète ? » in Devenir psychanalyste, Paris, PUF, 2001, p. 33. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 34. ↩︎
- Aisenstein, M. (1992). « De “l’art du tir à l’arc” à celui de la psychanalyse », op. cit., p. 25. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
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