Fernando de Amorim
Biarritz, le 21 août 2025
Ce qui est attendu d’un psychanalysant, c’est qu’il dise sa pensée, sans la censurer. Ce qui est attendu d’un sujet, c’est qu’il pense, qu’il dise et qu’il fasse ce qu’il dit. Le sujet est porté par le désir et le désir n’est pas comestible : il est indigeste.
Un psychanalyste ne confond pas l’organisme, le physique et le corps. Une psychanalysante avait dit : « Je me sens physiquement présente ! », pour rectifier sur le champ : « Je me sens corporellement présente ! » La psychanalyse sert à apprendre à parler et ensuite à bien dire. C’est ce frottement avec le Réel qui dégonfle l’Imaginaire et construit un Symbolique civilisé. Ceci est la dimension politique de la psychanalyse. Cette même psychanalysante avait dit : « Si je suis objet pour la psychanalyse, je ne suis plus concernée. Je m’absente de cette vie qui m’a été proposée, je vis la vie que j’avais envisagée pour moi ! » Que le lecteur entende ici le discours d’un sujet. Opprimée par une idéologie religieuse barbare, cette jeune femme quitte le pays arabe de ses parents et, en France, goûte la liberté d’être. Elle y prend goût. Elle étudie, le Moi de ses parents sent qu’elle commence à échapper aux griffes de leurs organisations intramoïques. Aujourd’hui, elle est indépendante financièrement ; ses parents ne lui parlent plus et la qualifient de mécréante. Au début de la cure, cela la chagrinait. Le psychanalyste avait mis en évidence son courage. Aujourd’hui, elle est mariée et mère d’une petite fille.
La psychanalyse est une clinique du un par un parce qu’il est impossible de trouver deux humains identiques. Cela n’existe pas. En ce sens, toute psychologie, toute anthropologie, toute sociologie, toute éducation se doit de revoir sa copie méthodologique, sous peine de devenir une idéologie. La psychanalyse est l’unique science qui met en évidence la radicale différence de l’être. Pour cette raison, son existence est terriblement obstruée par le Moi. Le Moi est aliéné et, dans l’appareil psychique, il se prend pour le seul maître à bord après Dieu quand il est névrosé ou pervers, tandis que, dans le cas du Moi psychotique, il est le maître et Dieu à bord.
Dans la position de sujet, le Moi se dégonfle, il cède de sa dureté. Ce dégonflement produit un effet de sédation chez l’être. Étudier la dépression du point de vue pathologique est le quotidien d’un certain nombre de psychistes, mais ils oublient de mettre en évidence la visée haineuse du Moi du déprimé, du dépressif, du mélancolique. Ils oublient d’examiner pour dévoiler la haine du Moi, d’examiner le fait que le Moi se plaint d’en avoir marre de la vie, tout en continuant à être en vie. Suis-je en train de pousser le Moi au suicide ? Pas du tout.
La preuve en est que, depuis septembre 1981, il n’y a pas eu un seul cas de suicide dans ma clinique, ni dans celle de mes élèves depuis que j’ai commencé, en 1991, à recevoir des stagiaires à l’hôpital Avicenne (AP‑HP). C’est appuyé par l’enseignement freudo-lacanien que j’ai mis sur pieds des techniques, que j’ai mis en évidence le maniement du transfert et que je peux me permettre de souligner ce fait clinique.
Pour quelle raison mon expérience, malgré sa réussite, n’est-elle pas utilisée par les analystes, les enseignants de psychiatrie et de psychologie à l’université ainsi que les psychiatres ? Parce qu’ils n’ont pas l’intention de soigner, mais de maintenir une certaine souffrance qui leur confère un sens professionnel d’être. Parce qu’ils ne sont pas disposés à reconnaître qu’ils sont aussi malheureux que leurs patients. Telle est la logique du Moi qui parle en argot technique, de manière incompréhensible. Cette stratégie, qu’il s’agisse du Moi du patient ou de celui censé soigner, est une façon d’éviter que l’être s’engage avec l’Autre barré, car il y a risque que l’être prenne goût à savoir, à désirer et à devenir sujet. Il s’agit d’un refus puisqu’ils – le Moi du soigné et celui du soignant – savent que, s’ils cèdent à la tentation de savoir, l’être risque de devenir sujet. Pour cette raison, ils font semblant de ne pas être concernés afin d’éviter ainsi la castration.
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