Fernando de Amorim
Monmartin, le 24 mai 2026
L’adresse vient-elle du Moi ou de l’être ? Au clinicien de savoir repérer.
D’abord, la réponse à la première question : à qui s’adresse une psychanalyse ?
Le clinicien répond au Moi qui souffre, car celui-ci envoie au clinicien sa lettre de motivation sous forme de demande. Une telle lettre mérite que le clinicien l’adresse à qui de droit, car la motivation du Moi ne concerne que son narcissisme et sa volonté de se regonfler. En ce qui concerne le gonflement du Moi, les techniques de dressage pleuvent – TCC, EMDR, TPC, EP, TCD – et ont leur efficacité.
La lettre de procuration n’est pas validée par le clinicien. Personne ne parle au clinicien à la place de celui qui souffre : ni son médecin, ni son psychiatre, ni la police, ni les parents. Face au clinicien, dans la position de psychothérapeute ou de supposé-psychanalyste, seul le discours de celui qui souffre compte. Quand quelqu’un d’autre porte une parole qui concerne l’être dans la position de malade, patient ou psychanalysant, le clinicien se doit de répéter textuellement à l’intéressé, c’est-à-dire l’être, ce qui lui a été rapporté. Pas de messe basse quand il s’agit du rapport entre le clinicien et le Moi qui souffre. Autrement dit, le Moi souffrant n’envoie pas de messager pour dire quand cela lui est trop difficile à dire ou quand la honte lui pend au né.
La lettre d’hébergement concerne le courage de l’être de dire quel divan l’accueille. Le Moi coquin et aliéné aime à ne pas dire qui assure sa psychothérapie. En psychanalyse, l’être a perdu le droit à une telle lâcheté. Il dit qui assure sa psychanalyse, il dit quel divan héberge – surtout pas à titre gracieux – la construction de sa subjectivité. Les tricheurs acceptent d’assurer une écoute, mal écoutante et donc malodorante, ce qui revient à dire bien écœurante, comme dans le cas des consultations gratos pendant quelques mois pour, à la fin du sixième mois, demander 50 balles, ou davantage, pour poursuivre cette écoute. Dans un tel lieu, l’esprit psychanalytique n’est plus, s’il a été un jour.
Ce qui m’amène à la lettre de condoléance. La psychanalyse est donnée comme dépassée depuis des lustres. Celui qui l’a déclarée morte n’est plus de ce monde – requiescat in pace. Aujourd’hui, quelques-uns continuent à nourrir ce fantasme qu’elle est morte ou qu’elle le sera sous peu. Ils visent la psychanalyse parce qu’ils n’ont pas le courage de viser leur Œdipe. Je pense, à la simple observation de l’histoire, qu’ils mourront bientôt. La psychanalyse mourra quand l’humain ne sera plus, comme « la planète tournante où tout cela s’est produit »[1].
La lettre de recommandation est une reconnaissance, de la part du psychanalysant, de la compétence du clinicien. C’est une preuve – telle est mon interprétation – de la compétence de ce dernier. Je l’ai appris après qu’une psychanalysante a rencontré une amie qui lui a dit : « Tu as changé, tu es différente ! » Elle a répondu : « Rien de nouveau. Ah, si ! J’ai commencé une psychanalyse ! » Son amie lui a alors demandé mon numéro de téléphone. À ce moment-là, j’ai compris que l’importance ne résidait pas dans le diplôme de médecin, de psychiatre ou de psychologue, pas plus que dans l’inscription à l’Ordre des médecins, même si je reconnais l’importance du diplôme et de l’Ordre : il me fallait acquérir la compétence nécessaire pour devenir clinicien pour de vrai. Cette histoire s’est déroulée en 1982. Jusqu’à aujourd’hui, j’ai bataillé pour occuper et me maintenir dans la position de clinicien (de psychothérapeute ou de supposé-psychanalyste). La position de psychanalyste, elle, existe au moment de la passe jusqu’au retour à sa clinique, à peine moins éphémère que l’action de retenir son souffle au moment d’une séance lacanienne. Le titre de psychanalyste est la reconnaissance sociale et administrative d’un clinicien qui a assuré au moins une sortie de psychanalyse d’un psychanalysant et qui continue sa psychanalyse.
Parfois, l’être dans la position de malade, de patient ou de psychanalysant, signale, telle une lettre de résiliation, sa volonté (si cela vient du Moi) ou son désir (si cela vient de l’Autre non‑barré) de mettre un terme à sa psychothérapie ou à sa psychanalyse. Il s’agit d’une résistance. Le clinicien ne donne pas son accord à la résiliation du contrat clinique. Il montre son désaccord et l’accepte contraint et forcé. Depuis quelque temps, la lettre de résiliation est accompagnée d’une demande de facture de la parole mal dite, car une parole bien dite accouche d’un sujet et non d’un Moi gonflé. Le clinicien se doit de refuser de valider l’aliénation du Moi ou la lâcheté de l’être sous la forme d’une facture délivrée en échange d’une action clinico-psychanalytique. Certes, cette demande est validée par les lois du Moi des politiciens et portée par les fonctionnaires. Cependant, si le clinicien n’a pas d’autre choix que de faire la maudite fracture, il délivrera ce papier sans valeur, ni légale ni éthique et surtout pas clinique. Le Moi ignorant, voire abruti, ne comprend pas qu’une facture est un état détaillé de la nature, de la qualité et du prix de la marchandise vendue et du service fourni. En l’occurrence, la parole bien dite avec le lot d’affects qui vient avec.
Comme les fonctionnaires et les politiciens ne comprennent pas ce qui se fait en clinique, le clinicien doit, en dernier recours, fermer sa gueule ou fermer sa consultation. Comme je n’ai pas l’intention de fermer ma consultation, j’obéis.
Quand le patient ou le psychanalysant indique qu’il mettra un terme à la cure dans quelques semaines ou quelques mois, il indique au clinicien, comme une lettre de préavis, que ce dernier doit se bouger pour nourrir le transfert. Le Moi ou l’être ne veulent pas abandonner la cure, de toute évidence, mais le praticien, tel un mauvais fonctionnaire ou un graisseux politicien, ne sait pas se montrer compétent. Il veut toujours rester au pouvoir. Actuellement, un Premier ministre est devenu maire, un autre est devenu député, comme un ancien président de la République. Autrement dit, il faut téter les nichons de Marianne jusqu’à l’agalactie.
Le clinicien délivre des fractures ; donc il obéit parce qu’il n’est pas un hors-la-loi. Même si la loi est mauvaise car aliénante pour l’être. En aliénant le Moi, la loi du Moi politicien empêche le clinicien de faire en sorte que l’être devienne sujet.
La lettre de démission, quand la psychanalyse n’est pas arrivée à sa destinée, est une démission que le clinicien refuse catégoriquement. Gentiment, mais catégoriquement.
Psychanalyse est le nom du bateau ; psychanalyse est le nom de la traversée ; psychanalyse est aussi le nom de la science mise sur pied par le charpentier de marine nommé Sigmund Freud.
Il y a l’être qui construit sa vie sans trop d’accrocs. Celui-là ne cherche pas un psychanalyste. D’autres réussissent à peine, et d’autres encore pas du tout. Ils ne viennent pas frapper à la porte du psychanalyste. Quelques êtres savent que leur désir est entravé, mais s’accommodent avec la mise en place d’une jouissance moïque, un symptôme psychique ou corporel, voire une maladie organique.
Et il y a ceux qui ne s’accommodent pas. C’est à ceux-là que s’adresse l’offre de la psychanalyse. Ne monte pas à bord du bateau qui veut. Il faut montrer patte blanche : de la souffrance, de l’incapacité à être dans le monde, à être tout simplement. L’être vient en psychanalyse pour construire son désir entravé par son Moi et les organisations intramoïques de celui-ci. C’est pour cette raison qu’elle n’est pas pour tous : chez le tous en question, le Moi, pour le dire plus clairement, sait qu’il n’a pas la force nécessaire pour construire. Le Moi n’a de force que pour inventer. Le Moi, comme je l’ai dit lors du congrès des psychiatres francophones en Guadeloupe ce mois-ci, en citant Pessoa et son « Bureau de tabac », se sent capable de conquérir l’univers « avant de quitter son drap ». Cette remarque n’a pas été bien accueillie, mais elle fut refusée avec élégance. De même, ma proposition selon laquelle les difficultés cliniques du psychiste (psychiatre, psychologue, psychothérapeute) ainsi que de l’analyste se règlent sur le divan – car la psychanalyse du psychanalyste est sans fin, selon ma proposition, afin de protéger la psychanalyse et surtout le psychanalysant, le patient ou le malade du Moi du psychanalyste, de l’analyste, du psychiste – n’a pas reçu un accueil favorable. Loin s’en faut. D’ailleurs, je n’en attendais pas moins. Il est vrai que mes dires ont été carrément refusés, mais toujours avec discrétion et élégance. Le problème est que ni l’inhibition ni la couardise ne font clinique.
Oui, le désir de l’humain est entravé par son Moi. Dire que c’est la faute d’autrui est de la lâcheté. C’est en raison de cette lâcheté de l’être que la psychanalyse n’est pas pour tous, car tous savent qu’ils n’ont pas la force de construire leur désir ou de se libérer de leurs chaînes. Il en est ainsi depuis que le Moi humain existe. C’est ce que Freud a mis en évidence en construisant le bateau que je nomme Psychanalyse. Quelques-uns construiront donc leur destinée à partir de leur traversée de l’océan Inconscient. Cette traversée est l’autre nom de ce que j’ai nommé psychanalyse plus haut. Ainsi, quelques-uns construiront leur destinée à partir de leur désir, quelques-uns construiront un peu leur destinée, histoire de faire passer le temps en attendant la mort, d’autres ne construiront jamais leur désir. Ils en deviendront jaloux, envieux, et la haine sera la marque déposée au quotidien de leur misérable vie. Emmerder autrui, emmerder la ville, le pays, le monde si cela est possible, sera leur credo, voire leur idéologie religieuse. Le Moi de l’emmerdeur sait exactement ce qu’il fait. En revanche, il ne sait pas sur le désir de l’être qui se cache sous la jupe du Moi, parce que le Moi n’a pas de désir : il a de la volonté. Celui qui désire est l’Autre non‑barré, et il désire emmerder le Moi. L’Autre barré, lui, désire offrir des signifiants castrés à l’être barré pour que celui-ci puisse dire des signifiants agencés sous forme de poésie, tel cet enfant blanc qui dit d’un adulte non blanc : « Papa, le monsieur est grillé. » Ou encore : « Mange des chocolats, fillette ; mange des chocolats ! Dis-toi bien qu’il n’est d’autre métaphysique que les chocolats […]. » Toujours Pessoa.
Quand j’étais enfant, mon grand-père, blanc, m’appelait parfois « mon petit nègre » ou « mon nègre chéri ». C’est à l’âge adulte que j’ai appris que l’usage du mot « nègre » a une connotation négative, alors qu’il était pour moi, et est toujours, un mot d’amour. Face à la gêne du père, j’ai répondu à l’enfant que je n’étais pas grillé, mais que je rentrais d’une semaine passée « sous des cieux imbéciles où jamais il ne pleut », comme le chante le beau Georges. Puis la conversation a pris une autre direction.
Le Moi emmerdeur n’est donc pas dupe. Il sait qu’il n’est pas capable et l’être sait qu’il n’a ni le courage ni ses compagnes – que Cicéron décrit, dans les Tusculanes, comme « la grandeur d’âme, la gravité, la patience, l’indifférence aux choses humaines » – pour construire sa responsabilité de conduire aussi sa destinée.
Freud a mis en évidence l’aliénation du Moi et la lâcheté de l’être. En révélant cette vérité première qui caractérise l’humain, il a commis un crime de lèse-majesté irréparable ; pour cette raison, la psychanalyse n’a pas, et n’aura pas, droit de cité. C’est ce motif qui me fait représenter le clinicien dans la position de supposé-psychanalyste comme un Hollandais volant.
Freud a commis un crime impardonnable pour le Moi humain. La psychanalyse est dès lors « tolérée par la gérance », comme l’écrit toujours le poète Pessoa. Elle n’aura pas droit de cité dans le monde des morts-vivants. La psychanalyse, comme le soleil, brûle la peau des vampires et les tue. Seuls les êtres qui désirent construire une position féminine supportent la castration symbolique qu’elle porte dans son cœur.
Enfin, la réponse à la deuxième question : la psychanalyse est destinée au psychanalysant désireux de devenir sujet.
[1] Pessoa, F. « Bureau de tabac », 15 janvier 1928.
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