Fernando de Amorim
Paris, le 10 juin 2026
En 1973, la journaliste Flora Rheta Schreiber publie Sybil, roman biographique qui relate la psychothérapie de Shirley Ardell Mason, dépeinte sous le pseudonyme de Sybil Isabel Dorsett, et les onze années de son analyse freudienne avec la psychiatre Cornelia Wilbur. Le récit est centré sur un diagnostic d’hystérie posé par madame Schreiber, probablement appuyé par des praticiens comme le docteur Herbert Spiegel, pour qui Sybil est une « “brillante hystérique” »1. Bien évidemment, la journaliste n’a aucune autorité clinique pour poser des diagnostics. Mais les polémiques qui suivirent la parution du livre indiquent également une absence de compétence clinique y compris chez celles et ceux qui devraient en avoir. Selon le docteur Wilbur, « ce dont Sybil avait besoin en dernier recours, pensait-elle, c’était une psychanalyse »2. Elle dit même : « Vous êtes le genre de personne qui devrait être psychanalysée. »3
Il s’agit d’une foire psychothérapeutique où la praticienne reconnaît les parties conscientes et inconscientes des organisations intramoïques, prescrit et applique des injections de penthotal, fait usage de l’hypnose, fait la couture et lave des chiens avec Sybil, l’hypnotise à la maison et dans son automobile. Cette psychothérapie produira la sublimation nécessaire pour que le Moi malheureux trouve l’apaisement nécessaire pour mener sa barque. J’interprète les personnages de Sybil – telles Victoire (Vicky), Marcia ou Vanessa, seize au total, en plus de « la nouvelle Sybil » en 1965, le Moi de Sybil Isabel Dorsett, constituant une sorte d’amalgame de ses seize personnalités – comme des parties conscientes ou inconscientes des organisations intramoïques (cf. figure ci-dessous).

Le TDI, trouble dissociatif de l’identité, est une expression de la partie consciente ou de la partie inconsciente des organisations intramoïques.
Le DSM change de mots comme ses auteurs changent de chemise. Modifier l’intitulé du TPM en TDI ne règle pas le problème clinique avec lequel le clinicien doit se dépatouiller. Dans le trouble dissociatif de l’identité, autrefois appelé trouble de la personnalité multiple, deux ou plusieurs parties du Moi, conscientes ou inconscientes, prennent le contrôle sur le Moi-mère (a, dans le schéma ci-dessus). Ces parties peuvent avoir des comportements ou des langages différents de ceux auxquels les proches sont habitués.
Sybil cherche à savoir sur « les symptômes des autres malades »4. Son intention est de mieux dissimuler les siens5. Quand Sybil rencontre le docteur Wilbur, cette dernière lui donne rendez-vous dans sa consultation. À un moment de la séance, Sybil se lève et marche vers la fenêtre. Puis elle donne un coup de poing dans la vitre.
Sybil demande à Wilbur : « Vous n’êtes pas fâchée à cause de votre fenêtre ? »6
L’analyste répond : « Mais non, bien sûr que non.
— Je suis plus importante pour vous que la fenêtre ? demande-t-elle d’un ton curieusement incrédule. »7
Un clinicien dans la position de psychanalyste ne répondrait pas à cette question. Il interdirait à la patiente d’agir et l’inviterait à respecter rigoureusement la règle fondamentale, sans oublier de lui faire payer la réparation de la vitre qu’elle a brisée. Sybil réglera la facture de la fenêtre plus tard8, mais ce n’est pas elle qui assumera l’acte et elle dira « payer les vitres et les verres cassés par Peggy Lou »9. Cela est dû au fait que la praticienne reconnaît les parties du Moi conscient et du Moi inconscient comme étant des Moi-mère, alors qu’ils ne sont, à vrai dire, que des parties des organisations intramoïques, comme représentés dans la figure ci-dessus.
Plus loin, la journaliste écrit : « Dites-moi, interrogea la psychiatre, où vous trouvez-vous en ce moment ? »10 En posant cette question, la médecin induit naïvement, ou intentionnellement, la disparition du Moi-mère (a), au profit des parties inconscientes et conscientes du Moi (les chiffres 1, 3, 4, 7, 9, 12, 16), qui représentent les poches conscientes et inconscientes des organisations intramoïques dans le schéma, toujours ci-dessus.
Il convient d’indiquer que, selon la journaliste, Sybil et Wilbur ont lu le manuscrit et l’ont validé11. Je le signale parce que, depuis que Sybil a commencé à avoir des comportements et des langages qui ne correspondaient pas à son Moi-mère, l’analyste, selon la journaliste, a commencé à prendre conscience « du fait que non seulement son comportement était atypique mais encore qu’il semblait tout à fait autre, il résonnait différemment de ce qu’il était d’habitude. Elle-même avait l’air plus menu, comme rétréci. »12 Autrement dit, le Moi de l’analyste fait usage du transfert pour induire, consciemment ou inconsciemment (« Et puis le docteur Wilbur avait nettement l’impression d’avoir affaire à quelqu’un de plus jeune que Sybil. »13) ce que l’analyste matérialise par la question au Moi-mère, c’est-à-dire Sybil : « Qui êtes-vous ? »14 La réponse vient sans tarder : « Je suis Peggy. »15 Selon mon hypothèse, le Moi de Sybil répond à la demande du Moi du docteur Wilbur.
Demander le nom de famille16, c’est valider la partie consciente ou inconsciente des organisations intramoïques et pousser à la reconnaissance d’une partie des organisations intramoïques comme si elles avaient de l’importance. Celui qui a de l’importance dans la clinique, c’est l’être car lui seul peut devenir sujet. Or, comme les parties conscientes et inconscientes du Moi de Sybil sont reconnues par le Moi d’autrui, Wilbur en l’occurrence, en tant que Moi-mère, les organisations intramoïques se sentent à l’aise de s’incarner en tant que tel, c’est-à-dire en tant que Moi-mère autonome. Il s’agit d’une erreur clinique majeure.
Cliniquement, je ne valide pas les accessoires, ni le Moi, ni les organisations intramoïques, ni le symptôme, ni la maladie, ni la jouissance qui les accompagnent. La fonction d’un psychanalyste est de faire en sorte que l’être, dans la position de psychanalysant, devienne sujet. Ce n’est pas le cas de Sybil, même si je suis content pour elle et que je constate la participation active de la psychiatre. Bien évidemment, il n’y a pas de psychanalyse dans ladite pratique psychothérapeutique de Sybil. Il ne s’agit pas d’opposer une psychanalyse officielle, traditionnelle, à une psychanalyse plus souple : tout simplement, il n’y a pas de psychanalyse.
Quand Sybil s’excuse d’avoir manqué une séance, la doctoresse lui indique : « vous êtes venue mercredi »17, mais « dans un de vos états de fugue et vous ne vous en souvenez pas »18. Elle reconnaît qu’une partie des organisations intramoïques s’est présentée au rendez-vous et que l’autre partie, consciente, ne s’y est pas présentée. Elle attendait Sybil, le Moi-mère, et c’est Peggy, une partie des organisations intramoïques, qui a pointé son nez. De ce fait, elle valide, elle renforce, elle stimule l’aliénation du Moi. Pire, la praticienne n’a eu « aucune difficulté à la reconnaître [Peggy] »19.Autrement dit, elle propage les parties des organisations intramoïques en les reconnaissant, au nom du transfert.
En faisant entrer Peggy20, la praticienne valide la présence de l’organisation intramoïque, là où seul le Moi devrait être attendu pour être dégonflé.
Le Moi de la praticienne « ne pouvait décider »21. Il n’arrive pas à décider qui est Sybil et qui est Peggy, tant elles ont des caractéristiques différentes22. Il n’arrive pas à se prononcer sur le diagnostic posé de « dédoublement de la personnalité »23 (« le docteur Wilbur se perdait en spéculations multiples qui l’obsédaient »24), situation qu’elle a contribué à mettre en place.
La praticienne attend Sybil ou Peggy. Quand elle ouvre la porte de la salle d’attente, une partie du Moi, qui n’est ni Sybil ni Peggy, s’exprime à leur place : « Moi, je vais très bien »25, répond la dame à l’analyste qui lui demande comment elle va. « Mais Sybil, elle, ne va pas bien. »26 Wilbur valide ainsi la pratique du commérage : parler en séance de celui qui n’est pas présent.
À l’apparition de Vicky (Victoire), le Moi de la praticienne reconnaît la partie de l’organisation intramoïque (« Ne voulez-vous pas entrer, Vicky ? demanda le médecin. »27) en l’invitant par son surnom. La clinique psychanalytique, voire la clinique tout court, est à mille lieues de distance du cabinet de cette dame.
Quand la psychiatre « [sent] croître son excitation quand elle se [rend] compte que Sybil était le premier cas de personnalité multiple à être psychanalysé »28, il me semble que nous sommes plus proches d’un Moi en quête de notoriété et de reconnaissance scientifique que d’une psychanalyse. La vanité du Moi de la psychiatre contamine la lecture et l’interprétation du cas clinique. Sybil n’a jamais été psychanalysée. Pour un psychanalyste français, ce que cette dame décrit n’est pas de la psychanalyse. Elle peut être une « psychiatre non conformiste »29, mais ce n’est pas elle qui détermine si « l’analyse »30 sera ou non « orthodoxe »31. Ce qui décide de la conduite de la cure, c’est ce qui sort de l’enclos des dents de celle qui souffre, sous forme d’associations libres. La fonction du clinicien dans la position de psychanalyste est de suivre le courant et le vent de la cure, et non d’installer le patient dans le lit procustien du Moi du praticien ou de la société à laquelle elle est affiliée.
La journaliste se trompe : le docteur Wilbur n’assure pas une analyse parce qu’elle vise à « mettre à profit les réactions spontanées de tous les moi de la malade, non seulement pour découvrir l’origine de la maladie, mais aussi pour la traiter »32. Elle opère avec le Moi et non, comme le fait un psychanalyste, avec la partie inconsciente du Moi. Le psychanalyste vise à dégonfler le Moi pour qu’ainsi l’être puisse apparaître, entrer en psychanalyse, construire sa subjectivité, construire sa position de sujet et ainsi être apte à construire sa responsabilité de conduire aussi sa destinée.
Le Moi n’est pas au rendez-vous clinique pour être traité, ni maltraité, soit dit en passant. Il est là en clinique pour être dégonflé, même si, aliéné comme il est, il n’est pas au courant. Il accepte le dégonflement par amour de transfert. Ce qui est, de toute évidence, la relation qui lie Sybil à Wilbur.
Ce qui est nommé « personnalités multiples »33 dans le roman a successivement été appelé « trouble de la personnalité multiple », puis « trouble dissociatif de la personnalité » et enfin « trouble dissociatif de l’identité ». Toutes ces dénominations sont des expressions des organisations intramoïques, expressions verbales de l’Autre non‑barré (« mémoires », « humeurs », « voix », « dictions », « vocabulaires », « façons » de se présenter34) ainsi que non verbales (« attitudes », « expériences ») de la résistance du Surmoi. Le lecteur remarquera que les expressions sont plus nombreuses du côté de l’Autre non‑barré que de la résistance du Surmoi, ce qui indique que le Moi-mère ne disparaît jamais de la scène, comme dans le cas de la psychose. Ce qui me pousse à affirmer que le Moi de Sybil n’est pas un Moi de structure psychotique.
Le clinicien ne doit pas nourrir les parties conscientes et inconscientes du Moi, mais faire parler le Moi-mère sous forme d’associations libres pour qu’ainsi ce dernier se dégonfle, dégonflant par la suite ses organisations intramoïques, ce qui fera apparaître l’être, c’est-à-dire le véritable élément qui justifie la clinique psychique humaine, celui sur lequel la psychanalyse opère avec aisance grâce aux instruments qu’elle seule a toujours possédés. C’est en entrant en psychanalyse que l’être signe sa présence et son engagement dans le traitement psychanalytique. Après la construction de sa subjectivité, la visée est que l’être puisse occuper la position de sujet et ainsi construire sa responsabilité de conduire aussi sa destinée.
Vicky dit à la psychiatre : « Docteur[…], Sybil ne désire pas aimer […]. »35 Au lieu de nourrir la division imaginaire, le clinicien se doit de poser la question : qui parle ?
Le clinicien ne doit pas accepter – ou théâtralement accepter avec réticence, voire avec désaccord – que la personne qui parle se présente comme étant autre que le Moi de l’être. L’enfant dit : « Michel aime jouer ! » C’est à l’adulte de rectifier et de lui répondre que Michel, c’est lui, pour qu’il puisse dire : « J’aime jouer ! » C’est le Moi castré de l’adulte (ä) qui introduit la consolidation des parties du Moi, ce qui donnera le Moi-mère. Dans la clinique psychanalytique, c’est le clinicien dans la position d’Autre barré prime (Ⱥ’) qui a cette fonction. Dans le premier cas (ä), il s’agit d’éducation ; dans le deuxième (Ⱥ’), de l’action du psychanalyste, qu’il soit dans la position de psychothérapeute ou dans la position de supposé-psychanalyste. Cette technique je la nomme technique de reconnaissance de l’unité du Moi. En affirmant que « Willard Dorsett [le père de Sybil], qui n’avait jamais fessé sa fille auparavant et qui tint sa promesse [de ne plus jamais fesser sa fille], ne savait pas que si Ruthie et Sybil avaient interrompu l’acte sexuel [des parents], c’était Peggy Lou qui avait sangloté toute la nuit »36, la praticienne participe à rendre flasque et cotonneuse l’unité nécessaire du Moi, augmentant ainsi l’aliénation de celui-ci. Elle nourrit le ramollissement des parties du Moi en lien direct avec les parties conscientes et inconscientes des organisations intramoïques quand elle valide que ce n’était pas Sybil qui sanglotait mais Peggy Lou. Au lieu d’avoir une seule aliénation, il sera question dans l’appareil psychique de Sybil de plusieurs aliénations car il s’agit d’aliénations autonomes et éparpillées à l’intérieur du Moi, sans cependant – j’insiste – me donner quoi que ce soit qui puisse étayer l’hypothèse d’une rupture des parties conscientes et inconscientes des organisations intramoïques, comme dans le cas de la structure psychotique du Moi.
La journaliste écrit que « la psychanalyste »37 dit à sa patiente : « Je vais vous donner un somnifère »38. Un psychanalyste ne prescrit pas de médicaments ni ne fait d’injections39, à l’exception des médicaments psychanalytiques que sont la méthode d’association libre et la technique de l’écarteur, pour ne citer qu’eux. Son acte relève du mélange des genres, habitude propre à ces rigolos qui se disent psychiatres-psychanalystes ou psychologues-psychanalystes. Récemment, l’un d’eux m’avait confié être neuropsychiatre, psychanalyste – je tiens à la virgule. Cela me fait penser à Sénèque : « Qui est partout, n’est nulle part. »40. Cette association du divan, de la prescription, de l’injection de penthotal par la praticienne, de l’hypnose, e tutti quanti, sous le supposé patronage de Freud, fait verser ce petit monde dans l’illégalité : non dans l’exercice illégal de la médecine, mais dans l’exercice illégal de la psychanalyse.
L’auteur nous apprend que la mère de Sybil, mère qui n’aimait pas ce prénom, avait pour habitude de nommer sa fille « Peggy Lou, Pegy Ann ou Peggy tout court. »41 En baptisant ses personnages Peggy Lou Baldwin ou Peggy Ann Baldwin, Sybil répond au Moi ainsi qu’au désir de l’Autre d’autrui, à savoir Hattie, sa mère.
Parfois, Hattie disait : « Il est l’heure d’aller dans ta chambre, Peggy […]. »42. La journaliste poursuit : « Sybil avait l’habitude de s’entendre appeler Peggy, mais elle ne comprenait pas l’ordre de sa mère. »43 C’est à rendre fou. Mais n’est pas fou qui veut. Dans une autre situation, Sybil jouait avec un collier, le fil se rompit et les perles s’éparpillèrent : « Hattie l’avait attrapée et lui avait fourré une des perles dans le nez. Sybil crut qu’elle allait étouffer ; Hattie essaya de retirer la perle mais elle ne bougeait pas. Cette fois, la mère fut affolée. »44 La mère l’accompagna chez le docteur, qui retira la perle et demanda à la mère, en présence de Sybil : « Comment cette perle est-elle entrée dans le nez de votre fille, Mrs. Dorsett ? »45. La mère répondit : « Oh […], vous savez comment sont les enfants. Ils passent leur temps à se fourrer des objets dans les narines et dans les oreilles ! »46. Dans un autre incident encore, Sybil fut enfermée dans le grenier par sa mère : « Hattie l’y avait emmenée sous prétexte de jouer. Après être grimpée avec elle par l’échelle escamotable qui conduisait de l’atelier de menuiserie de Willard Dorsett au grenier à blé qui était situé juste au-dessus, Hattie dit “Je t’aime, Peggy”, puis poussant l’enfant au beau milieu du tas de grain, elle s’en alla en retirant l’échelle derrière elle. »47 Sybil se trouva complétement enfouie dans le blé. Elle fut sauvée par son père qui demanda comment elle s’était retrouvée là : « Oh, c’est sans doute Floyd qui a fait ça, improvisa Hattie. Ce gosse est vulgaire et méchant. »48 La résistance du Surmoi de la mère agit quand elle fourre une perle dans le nez de sa fille. Le Moi de la mère s’affole quand il est impossible d’enlever ladite perle. L’Autre non‑barré parle par la bouche du Moi de la mère Hattie quand Lulu, la cousine de Sybil, jeta une coupe en verre et accusa : « C’est Sybil. »49 Une adulte, Fay en l’occurrence, dit : « Voyons Hattie […], ce n’est qu’une petite fille, elle ne l’a pas fait exprès ! »50 Ce à quoi la mère répliqua : « Elle ne l’a pas fait exprès ? Pour l’amour du Ciel, Fay, ne vois-tu pas qu’elle ne l’a pas laissée tomber ? Elle l’a lancée, par méchanceté. Comment est-il possible que j’aie une fille pareille ? »51 La résistance du Surmoi pousse à l’acte, le Moi nomme Sybil Peggy, le Moi de la mère se désengage en disant à son époux et devant sa fille que ce n’était pas elle, la mère, mais un autrui, Floyd en l’occurrence. C’est à rendre folle. Mais, comme écrit plus haut, n’est pas fou qui veut : Sybil pousse l’identification à l’extrême pour éviter ainsi de reconnaître la « rage »52, comme il est écrit, qu’elle tenait du Moi de sa mère.
L’identification du Moi de Sybil au Moi et aux organisations intramoïques de sa mère me semble au cœur de ces inventions des parties du Moi. Elle répète ce que le Moi de sa mère a fait avec elle. Ainsi, il ne reste que la souffrance immense de l’être de ne pas être reconnu par le prénom qui est le sien et qui marque sa différence dans le monde de l’Autre barré, dans la société (ce qui est différent de la reconnaissance du Moi par le discours sociétal).
La clinique psychiatrique de Wilbur lui fait penser « qu’il lui serait impossible de traiter Sybil sans arriver à une connaissance complète du personnage de sa mère »53. En psychanalyse, j’estime qu’il est possible de devenir sujet, à condition de se détacher du Moi et des organisations intramoïques des parents. La mère comme le père doivent être maintenus éloignés de l’intérêt du clinicien, même s’il s’agit d’une tradition psychiatrique. En psychanalyse, ce qui se passe avec quelqu’un qui a la majorité est de son entière responsabilité. Il est vrai que le clinicien supporte les plaintes du Moi quand ce dernier parle de ses parents. Cela peut même être vrai, mais c’est à l’être dans la position de psychanalysant de choisir de s’éloigner de la tyrannie des organisations intramoïques d’autrui.
La mère n’est pas un « bouc émissaire »54. Comme le père, elle est responsable de l’enfant. En psychanalyse, la visée n’est pas de chercher des coupables à la souffrance du patient, mais que son être se mette au travail de construire sa position de sujet. Dans cette opération, pas de victime, ni de bourreau, car l’être dans la position de sujet est suffisamment adulte et indépendant pour se défendre seul. Le plus difficile se passe dans la clinique avec l’enfant, car celui-ci, de même que le clinicien, est dépendant du bon vouloir du Moi des parents, qui montre qu’il est le maître de la situation en ne payant plus le traitement du mineur. Qu’il soit dans la famille, au lit, au travail, dans la vie sociétale, le Moi est le représentant premier de la race ignoble, c’est-à-dire la populace moïque, indépendamment de la couleur de peau, du niveau d’instruction, de l’âge. C’est le Moi qui domine et les effets dans la réalité sont toujours dévastateurs pour celui que le Moi vise.
Le Moi, par structure, ne s’intéresse pas au désir d’autrui. Quand le père de Hattie interrompit les études de piano de sa fille pour qu’elle mette en valeur et vende des pianos dans son magasin, il pense à lui. Il ne pense pas à construire le désir de sa fille, qui était une excellente élève. C’est pour cette raison que je distingue le Moi du majeur du Moi de l’adulte. Le Moi de Winston Anderson, le grand-père de Sybil, est un Moi de majeur. À l’inverse, j’ai connu un officier de l’armée de terre qui a empêché ses hommes de traverser une rivière pour éviter un drame. Il a été mis aux arrêts pour avoir désobéi aux ordres de son officier supérieur, lequel a immédiatement ordonné à un autre d’effectuer cette traversée : treize soldats sont morts. Il s’agissait d’un Moi d’un adulte.
Le Moi d’un adulte se caractérise par le fait qu’il n’a pas fait une psychanalyse mais qu’il est responsable d’autrui : il reconnaît et prend en compte le désir d’autrui, de son enfant, de ses soldats. Le Moi du majeur ignore le désir d’autrui parce qu’il ne reconnaît pas le désir de l’être dans lequel il habite. Entendre ici l’habitation comme l’appareil psychique humain.
Face à la difficulté de la réalité, le Moi de Sybil, selon le docteur Wilbur, l’a « “fait devenir quelqu’un d’autre” »55. Que la praticienne puisse valider la présence des parties des organisations intramoïques qui prennent la place du Moi-mère est cliniquement inacceptable.
Ce que Wilbur sait du père de la patiente, c’est uniquement « par l’analyse de Sybil »56. Cette manière d’accéder à des informations est nécessaire en médecine quand il s’agit de la clinique de l’organisme. Dans la clinique psychique, il est préférable de compter avec la parole de quelqu’un qui est présent et sur le divan. C’est ma manière de mettre en évidence la parole associée librement de l’être qui se construit en psychanalyse pour occuper la position de sujet.
Wilbur explique à Sybil l’existence des autres Moi57. En le faisant, elle valide l’existence, elle donne une vie à une partie d’une instance psychique qui n’a pas à être matérialisée sans passer par le Moi-mère. Ceux qui peuvent parler en leur nom propre, c’est le Moi-mère et le sujet : le premier sous une forme aliénée, le deuxième de manière subjective.
Il ne me semble pas qu’il s’agisse ici d’un Moi psychotique. Comme il ne me semble pas qu’il s’agisse non plus d’un Moi pervers, je m’oriente vers l’hypothèse d’un Moi névrotique. Les diagnostics d’hystérie58, de schizophrénie, d’auto-illusion et d’anémie pernicieuse ont été évoqués. À la lecture du livre, j’estime qu’il s’agit d’un Moi qui a énormément souffert et qui a trouvé, en faisant appel à des parties de ses organisations intramoïques, une stratégie pour être dans le monde, puisqu’elle n’était pas suicidaire, même si elle était poussée à la folie par une mère schizophrène. La psychiatre a assuré une psychothérapie incontestablement efficace pour inventer une sublimation, mais pas une Durcharbeitung, ce qui est attendu à la sortie d’une psychanalyse.
- Schreiber, F. R. (1973). Sybil, Paris, Albin Michel, 1974, p. 403. ↩︎
- Ibid., p. 28. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 42. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 45. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 300. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 46. ↩︎
- Ibid., p. XV. ↩︎
- Ibid., p. 47. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- « […] le docteur Wilbur voulut connaître son nom de famille [de Peggy] », Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 50. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 51. ↩︎
- Ibid., p. 68. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 70. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 71. ↩︎
- Ibid., p. 89. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 89. ↩︎
- Ibid., p. 87. ↩︎
- Ibid., p. 68. ↩︎
- Ibid., p. 91. ↩︎
- Ibid., p. 163. ↩︎
- Ibid., p. 96. ↩︎
- Ibid., p. 97. ↩︎
- Ibid., p. 307. ↩︎
- Sénèque. (63-64). Épitres à Lucillius, Épitre II, in Œuvres complètes de Sénèque le philosophe, Paris, J.-J. Dubochet et compagnie, éditeurs, 1838, p. 526. ↩︎
- Schreiber, F. R. (1973). Op. cit.., p. 110. ↩︎
- Ibid., p. 158. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 191. ↩︎
- Ibid. p. 192 ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 203. ↩︎
- Ibid., p. 204. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 194. ↩︎
- Ibid., p. 174. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 208. ↩︎
- Ibid., p. 230. ↩︎
- Que Wilbur appelle « personnalité de rechange », Ibid., p. 284. Ibid., p. 284. ↩︎
- Ibid., p. 95. ↩︎
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