Fernando de Amorim
Paris, le 23 avril 2026
Je n’ai pas le sentiment que les dirigeants politiques aient pour ambition d’élever l’esprit des citoyens. En atteste l’horrible spectacle qui s’offre à l’Assemblée nationale : l’idéologie qui oriente les décisions en matière de santé mentale, la mollesse des majeurs envers les mineurs, le Moi fort mais non moins mou, tous se retrouvent dans chaque mot mal dit, chaque décision maladroite.
Il y a de cela vingt-cinq ans, une psychanalysante pharmacienne racontait qu’elle devait rendre quarante centimes d’euros à un monsieur qui avait acheté des médicaments. Elle lui avait dit qu’elle n’avait pas de monnaie. Il était alors entré dans une colère noire et s’était exclamé : « C’est mon droit, je veux être remboursé ! » Elle lui avait tendu une pièce d’un euro et l’impétrant avait enfin déguerpi. Impétrant, parce qu’il avait fait appel à une loi dépassée qui lui donne un droit sans exiger pour lui-même la castration symbolique, c’est-à-dire l’humanité, la pondération. Déguerpi, parce qu’il avait quitté les lieux avec plus que son dû.
Actuellement, la loi sert le Moi et non l’être parce que les cliniciens ne sont pas invités à la table de réflexion, comme si les décisions étaient prises entre copains. Pas étonnant, puisque l’humain n’a jamais été éduqué pour construire sa subjectivité mais pour bouffir son Moi.
Le système de santé français est dirigé par des bras cassés, quand ils ne sont pas manchots. Est-ce une critique envers nos dirigeants ? Pas du tout : c’est une constatation qui propose des solutions. J’y reviendrai.
La France est devenue un pays d’assistés. Elle est hors course dans un monde qui s’emballe, avec la puissance imaginaire propre à la folie, vers la destruction.
Je n’ai pas attendu de recevoir des subventions pour mettre en place l’idée de Max Eitingon, Karl Abraham et Ernst Simmel, en 1920, sur la nécessité de proposer la psychothérapie avec psychanalyste ou une psychanalyse – cf. Cartographie du RPH – aux compatriotes en difficultés financières. Attendre des subventions pour opérer cliniquement, c’est se mettre en position d’attendre la compensation du téton de maman rempli de lait à la fin du mois. Dans une telle opération, il n’y a pas de castration. Et il n’y en aura jamais. La fonction d’un psychanalyste est de produire des castrations, produisant ainsi des effets de subjectivation, ce qui fera que le psychanalysant pourra devenir sujet.
Je n’établis pas de factures. Pourtant, mon avocate m’a rappelé que :
« En France, les professionnels de santé sont soumis à une double exigence en matière d’honoraires.
- une obligation d’information du patient, préalable et loyale, sur le coût des soins ;
- une obligation d’affichage des honoraires dans le lieu d’exercice (salle d’attente ou, à défaut, lieu d’exercice). ».
Un texte d’application (arrêté du 8 mai 2018) précise que les professionnels « doivent informer préalablement le patient du caractère non remboursable de la prestation et, en cas de dépassement atteignant 70 euros, délivrer une information écrite préalable détaillant les actes, le montant des honoraires et, le cas échéant, la part prise en charge par l’assurance maladie ».
Je n’établis pas de factures, parce que le montant de mes consultations est fixé en fonction des moyens du patient. Ceci, dans le cadre de la Consultation Publique de Psychanalyse (CPP). Quand il s’agit de consultations privées, les honoraires sont plus élevés. Si le patient demande une facture, je travaille cette demande. L’argent n’est pas une petite affaire chez le Moi humain. S’il insiste pour obtenir cette facture, j’argumente que sa parole ne se rembourse pas, sauf s’il a l’intention de la dénigrer. Mon intention est-elle de le culpabiliser ? Non : de le responsabiliser, ce qui se fait de moins en moins dans la société humaine en général, comme dans la société française en particulier. Une parole, ça se mérite, ça se porte, ça s’assume. La société du Moi humain a perverti un système de santé français qui est excellent mais qui est de plus en plus guidé par le Moi de tout un chacun. En conséquence, le dispositif se rouille, jusqu’à la destruction, car sans désir barré, pas de solution constructive.
Ce n’est pas en imposant aux psychistes, par une mesure administrative, de délivrer des factures qu’on pourra enrayer l’hémorragie financière et l’érosion du désir, chez les professionnels comme dans la population. Si la facturation est nécessaire pour les médecins, spécialistes de l’organisme, elle est un obstacle supplémentaire pour le psychanalyste, spécialiste du corps et du psychisme.
Si j’affiche mes honoraires, je nourris le Moi, je renforce les organisations intramoïques. Et je me prive des actes manqués et des lapsus, comme les oublis de paiement ou les paiements excessifs, qui sont des moyens d’emmerder l’autre ou de payer une dette à l’Autre non‑barré.
Si je me plie à cet article L.1111-3 du code de la santé publique, je perds tout le matériel inconscient et passe ma journée à causer avec le Moi. Comment expliquer cela à un fonctionnaire ? Il ne faut pas leur expliquer, il faut leur obéir, car les psychistes ne sont pas des hors-la-loi.
Que les autorités comprennent – bien qu’elles le sachent déjà – que le résultat de leur opération n’est pas d’élever l’esprit mais d’abaisser la créativité, l’intelligence, le travail et la rigueur qui caractérisent l’esprit français, car la clinique d’aujourd’hui est le résultat d’expériences osées qui ont été menées par des Européens (les aliénistes, les premiers psychiatres, les premiers analystes, les psychanalystes d’aujourd’hui).
Récemment, un patient m’a gentiment demandé une facture sur le seuil de la porte, après avoir réglé deux séances à cent euros. Il veut une facture, pas faire une psychothérapie avec un psychanalyste. Avant de remettre mon ticket de caisse, je lui demande à quel montant s’élèvera le remboursement par sa mutuelle et lui propose de faire figurer une somme non seulement inférieure à celle qu’il vient de régler, mais également inférieure au reste à charge, afin qu’une perte puisse se faire jour, car sans perte, il n’est pas d’efficacité clinique en psychanalyse. Sans perte, pas de clinique, pas de construction de subjectivité, pas de naissance de la position de sujet.
Les psys et les analystes commencent à se rendre compte que les subventions commencent à faire défaut, que les nichons de l’État se dessèchent. C’est ici que la créativité est appelée à entrer en scène. La CPP du Réseau pour la Psychanalyse à l’Hôpital (RPH) n’a jamais reçu de financement public, aucune subvention de quelque nature que ce soit. Elle est portée par le désir de ses membres.
Le moment est venu de mettre en place des consultations qui permettront à des cliniciens de travailler et de gagner leur vie correctement, à des psychanalystes de se former et de forger leur style, et aux patients de sortir de leur lit de souffrances.
Telle est la politique clinique des psychanalystes du RPH.
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