Fernando de Amorim
Paris, le 29 juin 2026
Dans le serment d’Hippocrate, il est possible de lire ce qui suit : « Mon premier souci sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux. » Ou encore : « Je donnerai mes soins à l’indigent et à quiconque me les demandera. Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire. » Freud, Eitingon, Lacan et l’auteur de ces lignes ne sont pas insensibles à ces mots. La formation judéo-chrétienne n’est pas loin de cette absence d’insensibilité, diront d’autres. Peu importe. Il me semble que penser à autrui est une logique de vie civilisée qui rend le Moi moins aliéné et l’être plus sujet.
Aider son prochain relève d’une logique égoïste évidente : si quelqu’un possède quelque chose et le partage, il n’appauvrira pas la société entière. À l’inverse, garder tout pour soi ne suit pas une logique égoïste : c’est destructeur d’autrui et de soi-même.
Dans le texte de Radmila Zygouris intitulé « L’Histoire du contrôle… et les histoires que ça fait »1, le signifiant psychanalyse est rarissime. En revanche, analyse et analyste pleuvent à chaque page. Cela indique – c’est mon interprétation – l’abandon par les analystes de ce qui justifie la raison d’être de la psychanalyse, son action (πρᾶξις), à savoir sa clinique, sa théorie et l’éthique du psychanalyste.
Eitingon était riche et il a pu répondre à une préoccupation de Freud à propos des compatriotes pauvres. « L’initiative privée devait agir », écrit Zygouris en rapportant les propos d’Eitingon2. De mon côté, j’ai agi en créant la Consultation Publique de Psychanalyse (CPP) parce que je ne pouvais pas compter avec l’État. L’État français chasse ceux qui travaillent en augmentant leurs charges, sans se préoccuper de savoir pour quelles raisons les pauvres sont pauvres et le restent, de génération en génération. Ceux qui créent des emplois, ce sont les entrepreneurs. Concernant mon activité professionnelle, la psychanalyse, je forme des jeunes et je contrôle leur clinique. En 2025, ils ont reçu 4 388 patients, ils ont assurés 159 377 consultations et ils ont déclaré 2 319 487,19 euros de revenus (cf. « Bilan du RPH – École de psychanalyse (Année 2025) »).
La psychanalyse doit devenir une opération privée. Les psychanalystes devraient se rassembler selon le modèle du RPH pour ensemble, répondre aux recommandations d’Hippocrate et aux préoccupations de Freud. L’analyste attend la pitance de l’État sous forme de subvention, comme le psychologue et le psychiatre, d’ailleurs. Le risque d’une telle stratégie est de devenir un cerbère au service du silence, voire un professionnel de l’insoumission et de la grève.
Une psychanalyse peut être assurée avec réussite avec de l’argent ou selon les moyens de celui qui souffre. Ce n’est pas la somme investie qui détermine le succès ou l’échec de la cure. Quand j’ai créé la formule que « la consultation peut être gratuite », c’était pour sortir Freud de l’embarras, car la gratuité de l’objet attire le mépris du Moi envers lui comme l’objet merde attire la mouche.
Tout le monde ne peut pas devenir psychanalyste. Devenir psychanalyste se construit sur le divan. Mais le divan n’est pas suffisant. Il faut des études universitaires poussées, de niveau doctoral pour ce qui concerne le RPH, ainsi qu’une psychanalyse personnelle qui, après la passe, se poursuivra, histoire de protéger la psychanalyse et surtout le psychanalysant du Moi de l’analyste.
L’interprétation de Radmila Zygouris m’a fait sourire par son absence de pitié envers les premiers analystes. De toute évidence, elle ne connaît pas les débuts de la médecine d’Hippocrate. Freud n’était pas obligé d’accepter d’assurer la cure ni d’accepter le contrôle de Tausk. Zygouris accable Freud en prenant les spéculations de Paul Roazen pour argent comptant. Personne ne sait ce qui s’est passé à l’époque de Freud, ni même à celle de Lacan. En revanche, il est possible d’écrire les lignes de la psychanalyse à partir d’aujourd’hui, tout en rectifiant les erreurs et défaillances de la science naissante qu’était la psychanalyse de Freud.
C’est ce que je fais. Aujourd’hui, je distingue psy, analyste et psychanalyste. Le psy est une interprétation que fait la vox populi à propos des diplômés en psychologie ou en psychiatrie qui ne savent pas conduire une psychothérapie, et encore moins une psychanalyse. L’analyste est celui qui a fréquenté un divan et qui, aujourd’hui, ne veut plus entendre parler de ce locus de castration. Le psychanalyste est celui qui a commencé sa psychanalyse et qui a défendu publiquement sa clinique au moment de la passe. Pendant qu’il conduisait la psychanalyse du psychanalysant, il occupait la position de supposé-psychanalyste. Si sa conduite de la cure est validée, il devient psychanalyste, psychanalyste de la psychanalyse en question car le psychanalysant qu’il écoutait est devenu sujet. De même, ledit psychanalyste devient sujet quand il sort de sa propre psychanalyse et qu’il témoigne devant ses collègues (cf. Cartographie du RPH). Au RPH, les passes externes exigent la présence de psychanalystes extérieurs à l’école.
L’article de Zygouris est à charge. Il est de toute évidence analytique ; pour ce qui est du psychanalytique, je nourris de sérieuses réticences. Je ne pense pas que Freud « se préoccupe des intellectuels qui se paupérisent »3. Il s’est préoccupé de ses compatriotes, intellectuels ou non, car « la psychanalyse a été créée en étudiant les malades incapables de s’adapter à l’existence et à leur intention »4.
Enfin, « le contrôle est toujours présenté comme protection de l’analysant »5. Évidemment, puisqu’auparavant c’était confus, comme pour n’importe quel début épistémologique (je pense ici encore à Hippocrate). Les effets du transfert doivent être analysables et contrôlables, et non l’inverse6. C’est la différence entre une science et une non-science.
Pour éviter que le contrôleur soit « dans la même position que n’importe quel analyste »7, il me semble important que ce dernier retourne sur le divan et que le contrôleur assure des contrôles de psychanalystes et des supervisions de non-psychanalystes, comme les psychothérapeutes, indépendamment du fait qu’ils portent un diplôme universitaire de psychiatre ou de psychologue qui souhaitent assurer des psychothérapies. Telle est la distinction que j’avais mis en place.
S’il est vrai que « tout analyste veut bien reconnaître l’imperfection de son analyse »8, c’est tout simplement parce qu’il y a un non-dit d’incompétence sur lequel l’analysant comme l’analyste s’accordent pour éviter l’entrée en psychanalyse, la traversée de l’Œdipe et la sortie de psychanalyse, moment où il est possible de reconnaître l’être dans la position de sujet, sujet apte à construire sa responsabilité de conduire aussi sa destinée.
La psychanalyse est un bateau que des marins d’eau douce pensent être aptes à gouverner. Ils ne le sont pas. C’est un psychanalysant qui l’affirme.
Le retour sur le divan est une manière de se former à cette navigation.
Zygouris met en évidence le « clivage du discours tenu par l’analyste simultanément en contrôle et en analyse »9. Un analyste ne peut pas être en contrôle selon les critères logiques que j’ai introduits au sein du RPH. La raison est en simple : l’analyste n’est plus, s’il l’a été un jour, psychanalyste. Seul le psychanalyste peut être en contrôle, car il a assuré la conduite d’une psychanalyse qui a été validée par la passe externe du RPH. Il n’y a pas de clivage parce que la situation que l’auteur évoque n’existe logiquement pas.
Pour cette raison, ses critiques tombent à l’eau car logiquement l’« analyse “personnelle” »10, comme elle l’écrit, ne mérite pas de guillemets. J’estime l’usage de signes typographiques comme un artifice du paresseux ; c’est du presque-dire, quand, en psychanalyse, il est exigé de bien dire.
Une « institution analytique » ainsi que le rapport avec la « filiation en tant qu’analyste »11 sont portés par des pilotis imaginaires. L’unique contribution que j’ai apportée au RPH a été d’ajouter « École de psychanalyse ». Cela a été fait des années après la création du « Réseau pour la Psychanalyse à l’Hôpital (RPH) », sur le statut d’une association loi 1901. Quand j’ai repéré que les groupes d’étude des œuvres de Freud et de Lacan portaient leurs fruits, que les membres de l’école assuraient des colloques et des consultations, gagnaient correctement leur vie, devenaient docteurs, psychothérapeutes, psychanalystes, époux, mères, j’ai eu la preuve qu’il fallait reconnaître que la maturité du groupe était au rendez-vous, grâce à leur désir. C’était ma passe. La CPP est la preuve de cette compétence clinique et la passe externe en est le témoignage. Si ma passe est devenue ancienne, je témoigne au quotidien. La passe externe s’est imposée comme critère clinique et scientifique de la position de psychanalyste dans la clinique. Le RPH ne reconnaît pas de clivage puisque la division se trouve dans le sujet barré ($) ; celui qui est psychanalyste l’est devenu puisqu’un psychanalysant est devenu sujet (s) en sortant de psychanalyse. L’inanalysable existe parce qu’il est structurel chez l’humain : celui-ci est divisé par son être (e) ainsi que par son Moi (a), au contraire de ce que pensait Lacan quand il évoquait le sujet divisé. Au RPH, le sujet divisé est ce que caractérise le signifiant castré ($), celui qui vient de l’Autre barré (Ⱥ), signifiant qui dit vrai pour quiconque veut entendre. Ici, peu importe que le psychanalyste parle aux murs. Il est parlé par des signifiants castrés et c’est ce qui compte pour lui. Enfin, le sujet divisé, qui est barré – la position de psychanalyste et non du psychanalyste – je le représente en italique ($) : il se présente penché, non pas corporellement mais éthiquement Il représente – je le répète – la position de psychanalyste, car il écoute de manière hippocratique, penché vers, le sens premier du κλινική. Quand le médecin se penche pour ausculter, le psychanalyste tend l’oreille distraite, jusqu’à être réveillé par la parole bien dite, celle qui soulève des montagnes. La tâche difficile des cliniciens du RPH – la clinique avec le Moi psychotique, avec le nourrisson, avec le mourant, en institution – rappelle que le désir de Freud est toujours au rendez-vous. La révolte du Moi des analystes face à la proposition de la passe signe leur inexpérience en tant que sujets et leur incompétence en tant que cliniciens à s’exposer et à exposer leur écoute à qui veut bien l’entendre.
- Zygouris, R. « L’Histoire du contrôle… et les histoires que ça fait ». L’ordinaire du psychanalyste, juin-septembre 1974, n° 4‑5, pp. 39‑56. ↩︎
- Ibid., p. 40. ↩︎
- Ibid., p. 49. ↩︎
- Freud, S. (1904). « De la psychothérapie », in La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953, p. 16. ↩︎
- Zygouris, R. Op. cit., p. 52. ↩︎
- Ibid., p. 53. ↩︎
- Ibid., p. 54. ↩︎
- Ibid., p. 55. ↩︎
- Ibid., p. 53. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎