Fernando de Amorim
Paris, le 23 février 2026
Il est saisissant de voir la puissance que l’aliénation propre au Moi prend dans sa logique d’étouffement du signifiant mis au jour par Freud.
Dans son document intitulé Exposé historique sur l’enseignement, son organisation et sa gestion1, et selon mon interprétation, Carl Müller‑Braunschweig la met en évidence de manière saisissante. Je fais ici une lecture de l’ensemble de l’intitulé utilisé par les responsables dudit enseignement et par celles et ceux qui avaient l’intention de faire grandir la psychanalyse tout en appuyant la pensée de Freud. Le signifiant psychanalyse est utilisé par ses élèves de manière étonnante. Ils ne lâchent pas le signifiant en soi. Parfois, on rencontre des usages du mot métapsychologie, surtout par Radó2. Puis Fenichel introduit sa « psychologie du moi ».
Ces remarques visent à signaler qu’à l’époque, le Moi faisait déjà son travail de sape de la psychanalyse. Loin de moi l’idée d’accuser lesdits auteurs : je vise simplement à mettre en évidence la puissance du Moi et de son produit, l’Imaginaire, à aliéner l’être qu’il couve et autrui qu’il séduit ou hait.
Le signifiant psychanalyse est utilisé – comme aujourd’hui, d’ailleurs – comme une masse uniforme, donc moïque, qui répondra aux questions les plus insolites : « La psychanalyse et le médecin généraliste »3, « Psychanalyse et gynécologie »4, entre autres. Ces accouplements insolites déboucheront inévitablement sur une analyse ou un avortement. Une psychanalyse, et non une analyse, concerne l’être sur le divan. S’il n’est pas sur le divan, l’être est en psychothérapie avec psychanalyste (cf. Cartographie du RPH), voire en entretien préliminaire5. Ce que Müller‑Braunschweig vise est de former la génération suivante avec la bête à trois pattes qu’est l’analyse didactique. Il écrit : « L’analyse didactique a été considérée par nous, dès la fondation de l’Institut, comme la première et la plus indispensable partie de la formation de thérapeute analyste. »6 Pour ce qui est de la psychanalyse personnelle sans fin, il ne faut même pas y penser. C’est le début du sabotage.
La psychanalyse est encore aujourd’hui debout grâce au psychanalysant. Le psychanalyste, en quittant pour les mille raisons évoquées sa position de psychanalysant, se met du côté du Moi et de sa fortification et non du côté de l’être barré dans la construction de sa subjectivité, position qui est celle du psychanalysant (ɇ), du sujet à la sortie de psychanalyse (s) ou du psychanalyste quand il désire occuper cette honorable position clinique ($). Cette idée de l’art de la parole vraie – « ɇ », « s », « $ » – m’a été inspirée par Cicéron7. Le Moi des élèves de Freud a voulu transformer la psychanalyse en une camaraderie de conversation avec n’importe quelle discipline – « Psychanalyse et sociologie »8, « Philosophie de la psychanalyse »9 – quand, à vrai dire, elle est la clinique de la construction du désir de l’être. Autrement dit : ce qui est dans le monde avec une singularité radicale. Le désir est ce qui se tisse dans le Rien ; de là l’importance de la parole associée librement. Impossible donc de l’associer à des lectures généralisées. Celles et ceux qui ont voulu généraliser – ils sont nombreux – ont donné des avis, des opinions, des recommandations, comme le font aujourd’hui les soi-disant experts de la HAS. Ils n’ont pas assuré des psychothérapies avec psychanalyste qui ont débouché sur une une psychanalyse, opération au cours de laquelle l’être devient sujet, au contraire de renforcer l’aliénation du Moi.
La rencontre avec un clinicien, commence par les « entretiens préliminaires »10. Cela ne signifie pas que c’est le Moi du clinicien qui déterminera s’il y aura psychothérapie avec psychanalyste ou psychanalyse. C’est le désir de l’être d’occuper la position de sujet qui dira le dernier mot, celui qui mettra un terme aux rendez-vous psychanalytiques, preuve à l’appui, ce que j’avais appelé « examen de sortie de psychanalyse ». Hors de ce registre, il est question d’abandon. La psychothérapie, quant à elle, n’est que l’antichambre d’une psychanalyse.
Müller‑Braunschweig écrit : « Par candidats en formation, on entend ceux qui sont admis au cursus de formation complète, comprenant la pratique. Celui-ci peut être suivi en vue d’une formation de thérapeute psychanalytique, mais il peut également être suivi par les membres de certaines catégories professionnelles (médecins généralistes, fonctionnaires sociaux, pédagogues, juristes, pasteurs) qui souhaitent acquérir des connaissances psychanalytiques dans le cadre et en vue de l’activité professionnelle qu’ils exercent. »11 Il n’existe pas de « candidats en formation », sauf si la visée est d’aliéner le Moi déjà gonflé. Quand le psychanalysant sort de sa psychanalyse, il occupe la position de sujet et le supposé-psychanalyste celle de psychanalyste de la psychanalyse en question. Avant une telle opération, il n’est encore question ni de psychanalyste ni même d’analyste, comme quelques coquins se gargarisent aujourd’hui de se présenter comme des « analystes en formation ». De la même manière, « acquérir des connaissances psychanalytiques » est une politique de renfort du Moi. Une psychanalyse permet à l’être de construire son désir. Le désir est le verbe – verbe qui sort par « l’enclos des dents », comme l’écrit Homère – poussé par le Rien. Désirer n’est pas suffisant pour construire sa position de sujet. L’être doit compter avec la compétence du pilote du bateau, comme l’a écrit Hippocrate. Pour construire son savoir, l’être s’appuie sur le Symbolique, sur les signifiants qu’il s’est procuré chez l’Autre barré. Au moment où il entre en psychanalyse, il ne compte plus avec son transfert envers le psychanalyste : il compte avec son transfert avec l’Autre barré. Le lecteur remarquera que la connaissance, propre au Moi, ne fait pas le poids face une telle logique, véritablement psychanalytique. « Connaissance de l’inconscient », collection chez Gallimard dirigée de 1966 à 2013 par Jean‑Bertrand Pontalis, défend l’idée que « la psychanalyse se laisse mal délimiter ». C’est le cas lorsque les pilotes ne naviguent que sur les eaux agitées des piscines couvertes parisiennes, avant l’arrivée des braves nageurs du matin. Un pilote de bateau voit sa compétence reconnue après avoir conduit, sous tempêtes, vents et courants violents, le bateau nommé Psychanalyse : à bon port dans le cas du Moi psychotique ou névrosé, à bon mouillage dans le cas du Moi pervers.
La psychanalyse n’est pas freudienne : c’est une science, la science du désir. La doctrine freudienne comme les doctrines lacanienne, kleinienne ou autres sont des rectifications de navigation.
Parler de psychanalyse freudienne laisse la porte ouverte au Moi qui, malin, s’engouffre pour s’auto-proclamer. De là la naissance des psychanalyses kleinienne, winnicottienne, etc., jusqu’aux dénominations les plus absurdes, telles que les psychanalyses junguienne ou adlérienne.
La déconnade ne date pas d’aujourd’hui. L’étude sur la « Psychologie individuelle »12, le « Séminaire sur “Le moi et le ça” de Freud »13 ainsi que le « Maniement de l’interprétation des rêves dans la thérapie analytique »14, animés par Harald Schultz‑Hencke, en sont la preuve. Le lecteur pourra penser que « déconnade » est un mot fort.
Examinons : Schultz‑Hencke abandonne la psychanalyse pour devenir néopsychanalyste, c’est-à-dire psychanalyste mais non-freudien, comme si c’était possible. Il devient membre de l’Institut allemand de recherche psychologique et de psychothérapie, en d’autres mots : l’Institut Göring. L’agencement des mots psychologique et psychothérapie ainsi que l’idéologie de cet institut ne doivent pas échapper au lecteur. Le Moi est au cœur de l’opération. Hier, le Moi nazi voulait mettre un terme à la psychanalyse ; aujourd’hui, la haute autorité ne reconnaît pas la compétence du travail du psychanalyste. Quand on possède l’autorité, il n’est pas nécessaire de signaler qu’elle est haute. C’est cela, la présence du Moi. Donnez des instruments psychanalytiques au Moi des psychologues et des psychiatres : ils les transformeront en arme de domination d’autrui. Hier, j’avais dit à un professeur de psychologie que s’il donnait les instruments de la psychanalyse aux psychologues, le carnage serait assuré. La semaine dernière, une étudiante en psychologie a souhaité acquérir des connaissances de l’inconscient et des instruments psychanalytiques que j’offre dans mon enseignement. Elle veut gonfler son Moi et non construire sa subjectivité. Je lui ai répondu qu’elle a droit à la médiocrité de penser qu’il est possible d’être clinicienne avec un diplôme de psychologue. Elle a quitté le RPH. André Green disait qu’il n’y a pas de formation plus abrutissante que celle de psychiatre. Il n’avait pas tort. Cependant, critiquer sans proposer de solutions est sadique. J’ai créé le RPH pour proposer et construire des solutions.
Quand un être veut devenir sujet, la visée d’une psychanalyse n’est pas de renforcer le Moi mais de le dégonfler. Pour un candidat à devenir psychanalyste, il doit d’abord faire sa circumnavigation ; peut-être même rencontrera-t-il son cap Horn. D’où la logique de la psychanalyse sans fin. Une telle stratégie est difficile lors du passage du cap des Tempêtes. Cependant, après cette expérience avec soi-même, les difficultés cliniques apparaîtront moins terrifiantes.
Suivons le fil :
Harald Schultz‑Hencke commence une analyse didactique en 1922 avec Sándor Radó. Il assure ensuite un enseignement clinique avec Otto Fenichel pour de jeunes analystes. En 1934, il figure parmi les membres fondateurs de la Société générale allemande de médecine psychothérapeutique, dirigé par Matthias Göring. Il y est question de médecine, de psychothérapie ; le signifiant psychanalyse n’est plus au rendez-vous. Il développe la néopsychanalyse. Puis, en 1945, il fonde avec Kemper l’Institut de psychopathologie et psychothérapie (IPP). Il y développe sa néopsychanalyse avec la visée de contrer la psychanalyse.
Werner Kemper a collaboré avec l’Institut Göring, qui a eu pour président Carl Gustav Jung, celui qui a mis sur pied la psychologie analytique. Kemper a été analysé par Carl Müller‑Braunscweig, l’auteur de l’« Exposé historique » auquel je fais référence ici, ainsi que par Schultz‑Hencke, celui qui s’auto-proclamait néopsychanalyste. Kemper part en 1949 au Brésil, où il a pour disciple Leão Cabernite. Celui-ci a été l’analyste d’Amilcar Lobo Moreira, psychiatre-psychanalyste qui a travaillé avec la police politique à Rio de Janeiro pendant des interrogatoires sous la dictature militaire. Lobo Moreira et Cabernite sont dénoncés par la psychanalyste Helena Besserman Vianna ; les signalements sont transmis à l’IPA, mais ni Serge Lebovici, alors président, ni David Zimmermann, président du Coordinating Committee for Psychoanalytic Organizations in Latin America, ne donnent suite.
Avec le déroulement de ce fil historique, j’apporte l’argument que le psychanalyste ne doit pas céder de sa psychanalyse personnelle, car on ne cède pas impunément dans la construction de sa responsabilité de conduire aussi sa destinée.
- Müller-Braunschweig, C. (1930). « Exposé historique sur l’enseignement, son organisation et sa gestion », in On forme des psychanalystes. Rapport original sur les dix ans de l’Institut Psychanalytique de Berlin (1920-1930), Paris, Éditions Denoël, 1985, p. 76. ↩︎
- Ibid., p. 77. ↩︎
- Ibid., p. 78. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Amorim (de), F. « Les préliminaires, à propos des entretiens ». Bulletin du RPH, 1998, n° 2, pp. 9‑13. ↩︎
- Ibid., p. 79. ↩︎
- Cicéron. Tusculanes, Livre II, Paris, Les Belles Lettres, 2011, p. 79. ↩︎
- Müller-Braunschweig, C. Op. cit., p. 80. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., p. 84. ↩︎
- Ibid., p. 86. ↩︎
- Müller-Braunschweig, C. Op. cit., p. 113. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
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