Fernando de Amorim
Paris, ce 21 novembre 2025
À 12h37
Pour quelle raison les psychanalystes, les analystes et les praticiens qui s’appuient sur la psychanalyse se font-ils maltraiter par leurs adversaires ou même leurs ennemis ?
Parce qu’ils ne se défendent pas. Pour quelle raison ne se défendent-ils pas ? Parce qu’ils n’ont pas le temps pour cela.
Entre la clinique et les études (groupe d’étude, colloque, réunions), ils ne peuvent pas prendre du temps pour la défense de leur clinique. Avec le temps, le Moi des détracteurs, par la puissance imaginaire propre à eux, ne lâchent pas l’affaire. Ils veulent que leur amendement passe.
Est-ce une mauvaise chose pour la psychanalyse ? Je ne le pense pas.
Cela apprendra aux « praticiens » à devenir des cliniciens et aux psychiatres et aux psychologues à devenir, pour de vrai, des psychanalystes. Parce que pour l’instant ils sont « orientés par la psychanalyse ». L’amendement en question, selon Anaëlle Lebovits‑Quenehen, « sortirait la psychanalyse du champ de la santé mentale ». Mais elle n’y est jamais entrée véritablement. La psychanalyse ne continue pas « de faire ses preuves ». Qui font leurs preuves, de manière claudicante, ce sont celles et ceux qui piochent ici et là des concepts freudo-lacaniens pour sortir de l’embarras quotidien. Cela ne fait pas d’eux des psychanalystes, puisqu’il est impossible d’occuper la position de psychanalyste en institution ; il est possible que le psychanalyste accepte d’être mis dans la position de psychothérapeute par le malade ou le patient, à condition que le clinicien sache naviguer à vue ; s’il ne poursuit pas sa psychanalyse sans fin le temps de son exercice, je serai très étonné qu’il sache s’orienter dans l’obscurité de la clinique. Donc, cela ne fait pas psychanalyse non plus.
Faire appel à la légalité en confondant la psychanalyse et « l’article 52 de la loi 2024‑806 du 9 aout 2004 sur l’usage du titre de psychothérapeute », montre la difficulté à séparer l’or du cuivre. Comment ne pas appuyer les parents qui se plaignent de la psychanalyse ? Le problème ce n’est pas la psychanalyse, tout comme le problème ce n’est le bistouri. D’Hippocrate à Charles‑François Félix, le problème c’est la compétence du pilote de navire dans la tempête pour le premier et le cul royal pour le deuxième.
Les praticiens « qui utilisent la psychanalyse », qui font « référence à la psychanalyse », qui « s’orientent de la psychanalyse », qui utilisent la psychanalyse comme « discours » et non comme science, ou comme une minable « orientation analytique », ne sont pas des psychanalystes, pas encore. Pourtant leur désir est là. Je le sens à plein nez. Ils ne sont pas encore parce qu’ils font des arrangement moïques. Ils ne s’alignent pas, pas pour de vrai, pour la cause de désir. Ils sont du côté du désir analytique du Moi, ils sont accrochés au remboursement, à la subvention, comme la moule au rocher.
Dans cette compétence à mélanger les moules aux frites, « l’enseignement de la psychanalyse dans les départements universitaires de psychologie » est une vaste tromperie. Cela ne sert en rien à la psychanalyse, à part attribuer « les armes de la psychanalyse aux psychologues », comme l’avait dit il y a une vingtaine d’années en pleine conférence un prof de fac qui aujourd’hui arrondit ses fins de mois en vendant au plus offrant ses titres. J’avais alors répliqué : « Carnage assuré ! »
Personne n’est innocent dans le rang des analystes. C’est un psychanalysant qui l’affirme.
Depuis 1910, Freud a mis en évidence que la psychanalyse du psychanalyste est sans fin. À la fin de sa vie, il a cédé et, telle une suppliante eschylienne, il avait demandé que l’analyste vienne au moins tous les cinq ans sur le divan. Personne n’a répondu présent à cette géniale recommandation. La psychanalyse est devenue petit à petit analyse, IPA…
En abandonnant sa psychanalyse, Lacan a laissé la porte ouverte à ce que ses petits deviennent des analystes. Ils le sont devenus. Évoquer une « formation psychanalytique rigoureuse » est faux. La formation analytique est rigoureuse, nul doute là-dessus. Quant à la psychanalytique, il manque un élément fondamental : la psychanalyse sans fin du psychanalyste, selon les indications de Freud, indications que je suis à la lettre pour voir où cela m’amènera. Jusqu’à présent, je constate que le vieux a vu juste. Même mon analyste, qui avait lui aussi abandonné sa cure, tellement il est amoureux de Lacan, comme il l’avait lui-même reconnu, a voulu me dissuader de continuer ma psychanalyse au moment de la sortie de cette dernière. Je la lui avais signalée et affirmé mon intention de continuer, avec ou sans lui. Il a accepté de continuer. Je le remercie.
Enfin, pour conclure, un mot pour madame la sénatrice Jocelyne Guidez. Le meilleur moment de la dispute, c’est la réconciliation. Je viens d’apprendre à l’instant que vous avez dit : « Très peu [de vos collègues sénateurs, je le suppose] seront pour, mais ce n’est pas grave. C’est un amendement d’appel, pour qu’on puisse ouvrir la discussion. »
Ouvrons-la sans tarder. Si les praticiens veulent devenir des cliniciens, s’ils veulent être pris au sérieux par la population et ses représentants, donc vous madame la Sénatrice, ils doivent se mettre au travail de la reconnaissance de leur propre désir, désir qui, de toute évidence, est celui d’occuper la position de psychanalyste. Pour cela il ne faut pas y aller par quatre chemins, seul le divan et la continuité de la psychanalyse personnelle du clinicien pourra construire cette autorité et cette éthique. S’ils pensent qu’ils pourront s’en passer, je prévois dans quelques années le sursaut d’un autre mouvement où ils seront interpellés sur leur lâcheté, unique faute dont l’être est coupable, celle de céder sur son désir.
S’engager avec la psychanalyse, c’est aller à l’hôpital, occuper la position de psychothérapeute et sortir, le moment venu, avec le patient, l’amener à la consultation à l’extérieur, continuer la psychothérapie puis la psychanalyse. Pour cela il est nécessaire de changer la loi : que les professionnels ne soient pas soupçonnés de recruter des patients à l’hôpital mais de répondre à une logique clinique que j’avais mise en place et résumée dans la « Cartographie du RPH ».