Fernando de Amorim
Paris, le 2 février 2026
Il est impossible de construire une mesure de l’instant. Inventer est possible, puisqu’il s’agit du champ du Moi1 et que ce dernier est aliénation, comme le prouve madame de Staël et sa volonté de gloire pour s’affranchir du temps2. La clinique psychanalytique n’invente pas, elle construit à partir de l’être, à condition que ce dernier s’oriente dans la structure3. J’entends par « structure » la voie propre à la névrose, psychose et perversion. Rien de plus horrible pour le Moi que de faire semblant d’être psychotique quand il est névrosé. Il peut faire le fou, mais n’est pas fou qui veut, selon Lacan.
« Que fait le temps en psychanalyse ? » n’est pas une question4. Le temps compte pour le Moi ; l’être, quant à lui, une fois dénudé de son étoffe imaginaire, s’occupe de construire sa responsabilité de conduire aussi sa destinée, à partir du temps biologique qui lui reste à vivre. Quand l’analyste affirme qu’il s’occupe « toujours du temps »5, c’est parce qu’il ne s’occupe pas d’écouter de manière vagabonde, somnolente. Son Moi est le pilote de l’opération qu’il mène au nom de la psychanalyse. Ce n’est pas l’être qui vit et pense « au rythme du temps »6, mais bien le Moi.
Comment donc distinguer le temps de la temporalité ?
Pour le Moi, le temps est continuité et succession, à condition d’attendre l’amour et de rester ensemble le temps d’un rendez-vous avec l’être aimé. La durée du temps ici varie : il est lent dans le premier cas de figure, il passe vite dans le deuxième cas. Dès le milieu du Xe siècle, le temps indique une période du passé. Le temps est impalpable, il n’est pas non plus mouvement. Ainsi, la mesure du temps est un artifice de tentative du Moi de maîtriser le Réel. Le Moi s’organise pour que le temps paraisse se figer, avancer ou reculer selon sa volonté.
Vers la fin du Xe siècle, la temporalité relève du registre de l’être, sa subjectivité est évidente. La temporalité se réfère inévitablement au temps, mais sans l’intention ou la prétention d’en tirer une conclusion chronologique. La temporalité est la reconnaissance du temps qui a été nécessaire pour construire, sans que ce temps puisse avoir une valeur marchande. La temporalité n’est pas le temps (j’entends temps chronologique) : elle est l’expression de ce dernier pris par la subjectivité de l’être.
Dans la temporalité, l’être reconnaît sa mortalité. Le Moi veut calculer le temps, le compter, former des maîtres des horloges. Cette stratégie du Moi vise à ne pas reconnaître qu’il a au contraire du temps biologique, une durée limitée. Le Moi est aliéné pour ne pas vouloir se savoir éphémère ; l’être, lui, est sensible à cette limitation temporelle dans l’espace qu’il occupe en vie.
- Poulet, G. Études sur le temps humain, Tome 4, Paris, Plon, 1964, p. 9. ↩︎
- Ibid., p. 193. ↩︎
- Lacan, J. (1978-79). Le Séminaire, La topologie et le temps, inédit. ↩︎
- Le Poulichet, S. L’œuvre du temps en psychanalyse, Paris, Payot & Rivages, 1994, p. 9. ↩︎
- Kafka, J. S. « Le temps en psychothérapie et en psychanalyse ». Revue française de psychanalyse, Tome LXI, Paris, PUF, 1997, p. 1821. ↩︎
- Bonnin, J. La mesure du temps, Paris, Les belles lettres, 2015, p. 15. ↩︎
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