Fernando de Amorim
Paris, le 24 novembre 2025
Dans l’émission de Sonia Devillers sur France Inter ce 24 novembre 2025, madame Anaëlle Lebovits‑Quenehen a pu discuter avec monsieur Franck Ramus, chercheur en sciences cognitives.
En affirmant que « ceux qui existent, ce sont des psychologues », madame Lebovits‑Quenehen lâche tous les psychologues qui s’orientent de la psychanalyse et qui circulent dans la galaxie psychanalytique. C’est ici qu’elle ouvre le flanc pour l’attaque sans fondement, ni méthodologique ni épistémologique, de l’ingénieur Ramus. Par son discours, il est évident que ce sympathique monsieur n’est pas un clinicien. Il est fondamental de préparer l’École de la Cause freudienne à l’avenir car, indiscutablement, elle est la seule à pouvoir porter le débat en société. Pour cela, elle se doit de rectifier son orientation et introduire un retour à Freud, oublié par Lacan : le psychanalyste doit continuer sa psychanalyse personnelle. Sans ce critère freudien et après Jacques‑Alain Miller, la psychanalyse n’aura pas la solidité pour se défendre seule. La psychanalyse ne peut se défendre seule que si elle est portée par le psychanalyste qui est toujours psychanalysant. J’avais déjà soumis cette idée aux oreilles de monsieur Miller. Mais il ne m’écoute pas. Ce qui, en soi, n’est pas grave puisque j’ai mis en place ce dispositif au sein du RPH. L’expérience est concluante. Pour quelle raison ne pas l’élargir ? « Parce que l’analyste a horreur de son acte. » Le moment est venu pour le psychanalyste de passer à l’action psychanalytique.
En ouvrant la voie de la psychanalyse pour les psychologues, ce qui était une idée formidable, Lacan n’a pas insisté sur la rigueur requise pour devenir psychanalyste. Il ne pouvait pas tout faire. C’était à ses élèves de le faire. Ils ne l’ont pas fait. Voilà madame Lebovits‑Quenehen obligée d’abandonner ceux qui portent, maladroitement, la psychanalyse dans les services hospitaliers et dans les CMP.
Elle a eu raison de contre-argumenter, lorsque monsieur Ramus a dit que les CMPP « ont été construits autour de la psychanalyse », en rétorquant par : « toute la psychiatrie française a été construite autour de la psychanalyse ». Henri Ey le reconnaît. Du bout des lèvres. Elle était ici excellente.
Le dispositif MonPsy est une erreur. J’avais signalé dès le départ que c’était un gaspillage d’argent public. Il ne rend service ni au praticien psychologue ni à la psychanalyse ni surtout à celui qui en fait usage.
Si le gouvernement veut vraiment rendre la dignité aux Français, je lui propose d’investir dans leur désir. Ce n’est pas avec les CMP qu’il aide les Français à construire leur dignité de sujet, mais avec la psychanalyse. La psychanalyse rend digne. Dans un premier temps, elle soigne la souffrance. C’est son côté psychothérapie. Dans un second temps, quand le patient devient psychanalysant, ce dernier s’engage à construire sa subjectivité, subjectivité qu’il n’a jamais eue. Quand il sort de psychanalyse, il occupe la position de sujet et, dans cette position, il construit sa responsabilité de conduire aussi sa destinée. C’est ici que se trouve la dignité d’être. Cela est possible grâce à la psychanalyse freudo-lacanienne. C’est scientifiquement prouvé. Pas avec les critères de monsieur Ramus, qui n’est pas clinicien mais technicien. C’est scientifiquement prouvé par celui qui était dans la misère psychique, corporelle, organique, sociale et qui s’est mis à envisager qu’il était possible d’être autrement dans le monde. Cela « grâce à la psychanalyse » selon les dires du psychanalysant.
Affirmer que celles et ceux qui exercent dans les CMP et dans les CMPP ne sont pas psychanalystes – « Jamais en tant que tels », comme le dit madame Lebovits‑Quenehen – équivaut à un commandement qui abandonne ses soldats au front.
Il est vrai qu’ils ne sont pas dans la position de psychanalystes, puisqu’il est impossible d’occuper une telle position en institution. Pour cette raison, j’ai élaboré la « Cartographie du RPH », histoire d’expliquer qu’il est possible pour le psychanalyste de descendre dans l’arène – l’institution, qu’elle soit médicale, psychiatrique ou chirurgicale – dans la position de psychothérapeute et d’en sortir, avec le patient. Ainsi, ce dernier pourra devenir psychanalysant en ville. Sans que cela coûte un centime à la société. Je le fais depuis 1991, au grand bénéfice de la Sécurité sociale, de la société civile et des personnes. Concernant les CMP et les CMPP, il faut changer la loi. Que les cliniciens puissent travailler selon le modèle de la CPP (Consultation Publique de Psychanalyse) du RPH (Réseau pour la Psychanalyse à l’Hôpital). Cela construira de la dignité pour le patient, devenant sujet, de la dignité pour le praticien, devenant clinicien voire psychanalyste, et enfin cela fera faire des économies. Serais-je entendu cette fois-ci ? Je n’y crois pas un seul instant. Ce n’est pas non plus un problème.
Pour quelle raison ne pas faire usage de mon dispositif alors qu’il fonctionne ? Par idéologie. C’est ici que monsieur Ramus voit juste. Comme madame Lebovits‑Quenehen est lacanienne, elle ne voit que selon l’ordonnance de l’ECF. De là cette coloration idéologique qui caractérise l’analyste.
Pour faire science, il faut expérimenter. Les analystes n’y sont pas. En revanche, quand les détracteurs de la psychanalyse se réveillent, ils réagissent en faisant appel aux contacts médiatiques. Cela a fonctionné aujourd’hui. Cela fonctionnera demain. Mais cela n’est en rien psychanalytique. Analytique sans aucun doute. Mais sans vision d’avenir pour la psychanalyse.
Il est impossible de défendre la psychanalyse avec des formulations du genre : « Ils exercent… Alors, ils peuvent être psychologues et psychanalystes, psychiatres et psychanalystes, éducateurs et s’intéressant à la psychanalyse, infirmiers et s’intéressant à la psychanalyse. En effet, il y a de très nombreux acteurs du champ de la santé mentale qui se réfèrent à cette théorie. », comme l’a dit madame Lebovits‑Quenehen. Je m’intéresse aux gâteaux, mais cela ne fait pas de moi un pâtissier. Autrement dit, son argument est sans ambition scientifique pour la troupe de braves qui va au front de la souffrance psychique au quotidien et pour la cause défendue par Freud seul, comme l’était Lacan dans son rapport à la psychanalyse.
Il est important d’apprendre avec les attaques de ses adversaires. Quelle est la responsabilité, dans ces attaques, des psys qui s’intéressent à la psychanalyse ainsi que des analystes qui ont abandonné leur propre psychanalyse ? Entière, selon l’auteur de ces lignes car ils ne sont pas éthiquement porteurs de la psychanalyse en tant que science : ils l’utilisent comme gadget, ustensile, instrument, technique, méthode, pour se sortir des difficultés cliniques. Ils prennent des bouts de la psychanalyse. Comme disait ma belle-mère : « Qui mange le diable mange ses cornes. » J’utilise la psychanalyse du matin au soir, face à l’enfant autiste, au jeune délinquant, face au Moi névrosé, psychotique ou pervers, à l’hôpital ou dans le service de réanimation. Je m’en porte bien. La raison est que je danse avec elle, je ne marche pas sur ses pieds. Nous sommes amants et intimes. La psychanalyse est devenue le nom de mon désir, désir construit grâce à elle.
Les études scientifiques qui viennent des analystes ainsi que des scientistes sont fausses. Le problème se trouve dans la méthode utilisée.
La psychanalyse est une science. Elle utilise des dispositifs qui lui sont propres pour prouver son efficacité. C’est ce que j’avais appelé la méthode verticale. Dans cette méthode, il est possible d’examiner le patient à son entrée en psychothérapie et à sa sortie de psychanalyse. Il ne peut être question que de cette méthode pour évaluer la psychanalyse, jusqu’à preuve du contraire, car l’être est né dans un espace-temps qui lui est propre.
La méthode horizontale étudie un groupe en comparaison à un autre. C’est ce qu’évoque avec bombance le chercheur Ramus. Je suis stupéfait qu’un membre du CNRS puisse être si indisposé à entendre la différence radicale entre la science biologique et la science psychanalytique. Ce n’est pas parce qu’elle ne répond pas aux critères de ces apprentis scientistes ou qu’elle n’entre pas dans le lit procustien de Frank Ramus qu’elle n’est pas scientifique.
Quelqu’un qui entre malheureux et sort apaisé, même si pendant la cure il devient encore plus malheureux, ce n’est pas un effet placebo, c’est un effet du transfert sur le Moi. La psychanalyse ne traite pas le Moi, elle opère sur l’être pour que ce dernier devienne sujet, même s’il faut passer par le Moi pour cela. Je suis obligé de répondre à madame Lebovits‑Quenehen et à monsieur Ramus pour sensibiliser à ce qu’est une psychanalyse. Je ne le fais pas en maître mais en usager, en psychanalysant.
Monsieur Ramus dit : « L’amendement a le mérite de poser une question qui est légitime, qui est à quelles conditions est-ce qu’on peut financer des soins et est-ce qu’on doit continuer à financer à fond perdu des soins qui soit n’ont jamais fait la preuve de leur efficacité, soit ont des résultats qui suggèrent une efficacité moindre ou plus lente que d’autres types de psychothérapie. » Il est malin, le Moi de ce monsieur. En s’appuyant sur la psychanalyse pour la dénigrer, donc en la traitant de psychothérapie, il vise à élever sa technique de dressage du Moi au titre de psychothérapie – je fais allusion à son expression « les autres types de psychothérapie ». Ce n’est pas le cas. Sa technique n’est pas une psychothérapie, c’est une technique de muselage des pulsions.
Madame Sonia Devillers : « Vous dîtes carrément que plusieurs rapports publics ont souligné l’absence de preuves d’efficacité, le caractère inadapté voire contre-productif de ces approches psychanalytiques. Dans un contexte budgétaire contraint, il est légitime évidemment d’y renoncer. »
Monsieur Ramus : « Oui absolument, de la même manière qu’on a eu ce débat pour l’homéopathie il y a quelques années. »
La clinique n’est pas faite de rapports publics. Monsieur Ramus tient le discours de quelqu’un qui n’a pas l’habitude de supporter le transfert pendant les quatre saisons d’un traitement psychique. J’ai connu un chercheur de son gabarit. Il a cherché, cherché, puis il est mort l’année dernière. Paix à son âme. Il n’a pas trouvé, le pauvre. Il y a des professionnels de la recherche et il y a des professionnels de la trouvaille. Freud et Lacan sont de ceux-là. Je m’aligne avec leur désir, désir qui vise à trouver, et non avec la volonté qui vise à chercher.
L’homéopathie, comme la psychologie, concerne le registre du transfert, de la suggestion, de la conscience et donc du Moi. La psychanalyse vise le registre de l’inconscient structuré comme un langage. Le psychanalyste compte avec le transfert, évidemment, mais il est très rapidement confronté à la résistance du Moi, à la résistance du Surmoi, à la jouissance du Moi à ne pas perdre son pouvoir. Si monsieur Ramus n’arrive pas à distinguer la différence clinique de l’acte de l’homéopathe ou du psychologue de l’action du psychanalyste, ce n’est pas mon problème. En revanche, je constate son pouvoir de nuisance. Au nom de sa science.
Sa science, justement, parlons-en. Pour lui, « il n’est pas exclu que la psychanalyse soit aussi un effet placebo. Quand on compare contre des groupes contrôle de patients qui ont juste les suivis standards sans psychothérapie, c’est à peu près ce qu’on voit ». Il est resté à la méthodologie de papa. Il ne montre pas avoir une quelconque connaissance en épistémologie et en clinique psychanalytique. Sauf s’il a voulu faire l’intéressant. Je n’arrive pas à réagir de la manière bien élevée de madame Lebovits‑Quenehen, qui semble étonnée d’entendre une telle absurdité. En tant que psychanalysant, je me souviens parfaitement de ma détresse au début de ma psychanalyse et de la sensation d’avoir vécu sous l’eau pendant la période de ma première psychanalyse (douze ans). À ce moment, j’ai voulu continuer à investir dans mon désir étouffé depuis ma naissance. Le temps, l’argent, rien de cela n’a eu de valeur, à part associer librement mes pensées et ramer, ramer plusieurs fois dans la semaine. Ma psychanalyse est mon meilleur investissement financier. Ni État, ni parents. Mon argent, mon temps, ma vie, ma psychanalyse.
Au contraire de madame Anaëlle Lebovits‑Quenehen, je m’intéresse énormément à savoir pourquoi une psychanalyse fonctionne. C’est ce que j’étudie, sans interruption, depuis plus de quarante-cinq ans. C’est mon côté scientifique.
Quant au psychologue orienté par la psychanalyse, je ne crois pas un seul instant que cela puisse produire un effet scientifique. En revanche, madame Lebovits‑Quenehen laisse la porte ouverte à la prochaine crise.
Il ne faut pas compter avec le psychologue-psychanalyste ni avec le psychiatre-psychanalyste car il n’est ni l’un ni l’autre. Dans ce sens, je préfère monsieur Ramus avec ses études comparatives entre les individus en psychothérapie à ceux qui grimpent sur les murs pour savoir lequel fait partie de la communauté des marchands de tapis.
Le jeu de ping-pong entre Anaëlle Lebovits‑Quenehen et Frank Ramus à propos des études scientifiques rabat la discussion au zéro pointé. Les études scientifiques en psychanalyse se font par le témoignage du un par un, à condition que l’être occupe la position de sujet.
Le consensus scientifique concerne l’être et son désir. Dans la position de sujet, ce dernier supporte le Réel ; il arrive même à danser avec lui. Sans pilule, sans hospitalisation, sans arrêt maladie, sans subvention, sans canne. Lui et son désir. Ici, le sujet est prêt pour le travail et l’amour. Il n’est pas triste ou envieux. En ce sens, la psychanalyse n’est pas pour tout le monde.
Que les familles ne soient pas contentes et qu’elles appuient l’amendement, c’est un signal fort envoyé aux analystes : retourner sur le divan, comme vous l’a proposé Freud depuis 1910, proposition à laquelle ils font la sourde oreille, préférant les compromis du genre psychothérapie psychodynamique. Je rencontre des parents avec des enfants autistes et je leur propose de se mettre au travail sans concession, car la situation de leurs enfants exige une telle proposition de mise au travail. Des mères partent furieuses car elles veulent des compromis, des arrangements et surtout ne pas parler de leur détresse, de leur déception, de leur frustration. Elles me maudissent, puis quelques-unes, quelques mois après, reviennent et sont accueillies, au nom du transfert. Je suis toujours en attente d’un travail scientifique sur le désir inconscient du Moi de la mère cerbère de ses organisations intramoïques. Autrement dit, la clinique est parfois un enfer que seuls les cliniciens formés à la psychanalyse, ayant un désir forgé sur le divan, peuvent assurer.
Je ne pense pas un seul instant que monsieur Ramus se rende compte des balivernes qui sortent de sa bouche au nom de sa science.
Un diagnostic en clinique psychique n’a pas le même statut qu’en clinique organique. Dans cette dernière, le diagnostic ouvre la voie à la thérapeutique. Dans la clinique psychique, comme c’est le cas de la psychanalyse, le diagnostic structurel indique au clinicien la structure du Moi (névrose, psychose, perversion) ; puis, avec le diagnostic spécifique (hystérie, paranoïa, masochisme), ledit clinicien pourra conduire la cure vers le continent (névrose), la possibilité d’une île (psychose), un mouillage (perversion). Toujours selon ma métaphore maritime, la souffrance du Moi est due au fait que ce dernier navigue en dehors de la structure psychique de l’être. À la sortie d’une psychanalyse, le Moi dégonflé ne souffre plus parce qu’il est dégonflé et l’être est barré. Pour cette raison, il est apte à occuper la position de sujet, dans le cas de l’être lambda, ou la position de sujet barré, dans le cas de celui qui occupe la position de psychanalyste et qui est donc apte à construire sa responsabilité de conduire son existence.
Autrement dit, monsieur Ramus ne se rend pas compte du gouffre dans lequel il se trouve quand il veut critiquer la psychanalyse et imposer à cette dernière son modèle gringalet de science horizontale. Si ce modèle est robuste pour la biologie et la physique, il est inopérant pour la psychanalyse, en tant que science.
P.-S. Je viens d’apprendre à l’instant [12h25] par un communiqué du directoire de l’ECF ce qui suit :
« Le Directoire de l’ECF approuve ce jour [25.XI.2025] la création de la Commission Psychanalyse et vie publique (PVP).
Pour le Directoire de l’ECF
Anaëlle Lebovits-Quenehen
Présidente de l’ECF »
Sans la mise en place de l’engagement du psychanalyste à continuer sa psychanalyse personnelle, ce qui le rendra responsable de construire sa responsabilité de conduire son existence, cette commission sera un accouchement sans espérance d’avenir. Le cœur de l’affaire, c’est le rapport du psychanalyste avec son désir de psychanalyse.