Fernando de Amorim
Saint-Malo, le 14 février 2026
Le bon journal Le Figaro a entouré ma Saint-Valentin. La scène se déroule au bord de la plage.
Madame me propose un samedi de thalasso, peut-être pour la fête des amoureux mais aussi pour me sortir de ma caverne. La thalasso, ce truc épouvantable où ma satisfaction unique fut de bavarder avec Édith. Elle me confesse que cette idée effrayante lui est venue en lisant le Figaro Madame.
Le marathon commence dès le matin : massage effectué par une machine d’eau chaude avec une pression de tous les diables et un boucan de tous les enfers, bain d’algues et rinçage en ayant droit à de la boue dans les yeux. Je me tiens, stoïque, sans pleurnicher, jusqu’au déjeuner.
Repas délicieux : coupe de champagne, un verre de rouge servi par de braves jeunes qui ont repris la brasserie à côté de l’hôtel. Un service joyeux et plaisant. En un mot : un régal. Pendant le déjeuner, mes yeux piquent un peu. Je suppose qu’il s’agit d’un effet thérapeutique des algues. Je raconte à Édith mon expérience. Elle éclate de rire. Nous rions de bon cœur de ma mésaventure boueuse.
Puis elle ouvre les journaux pour le café et dit, avec la bonne humeur qui l’habite : « La psychanalyse est enterrée par la HAS. » Ma première pensée fut : « La journaliste prend ses rêves pour la réalité. Mais, qui sait, là où les nazis ont échoué, la Haute Autorité réussira peut-être… »
À sa question « veux-tu lire l’article ? », je réponds par l’affirmative puisque je me suis déjà organisé avec l’aide de Florent pour écrire une brève sur cet article. Feydeau, Proust et quelques articles faisaient partie de mon bagage.
Après le déjeuner, Édith est invitée à une session de manucure. Me voilà seul dans cet hôtel labyrinthique quand, pensant lire Feydeau dans ma chambre, je trouve par le plus merveilleux des hasards un bar de l’hôtel.
En passant dans le couloir, le barman est à portée de main et je lui pose la question (après avoir vu sur ses étagères que mon whiskey préféré n’était pas de la partie) : « Avez-vous du Jackie ? »
Il ouvre un tiroir et, en cachette, je vois le sésame. Oui, il en a.
Changement de plans. Pas de Feydeau au lit, mais à une table derrière une baie vitrée (le froid et le vent étaient au rendez-vous), avec vue sur la mer. Joie.
Je vois qu’il ne me reste que peu de pages pour terminer la pièce de Feydeau. Le moment est propice pour enchaîner avec l’article de la journaliste. Mais le hasard merveilleux me fait un plaisir immense quand, en lisant Mais n’te promène donc pas toute nue, je tombe sur un confrère de madame la journaliste Chayet : « M. Romain de Jaival, du Figaro ». En écrivant cela, je me souviens que Jean d’Ormesson avait lui aussi travaillé au Figaro et qu’il avait dirigé la collection que j’ai emportée en voyage (je ne me risquerai jamais à emporter à la mer ma version Pléiade).
La joie bat son plein : le whiskey vient d’arriver. Une fois, deux fois… La mer, Feydeau et Clarisse qui fait des siennes sans même s’en rendre compte. Son époux, le député Ventroux, me fait rire discrètement. Bref. Une joie de sourires tout en regardant la mer, au chaud, pendant que les touristes se gèlent en passant…
Un appel téléphonique qui me signale l’article du Figaro. Puis un autre qui me demande une autorisation pour un article. Au lieu de répondre « ça va ! », je dis « java ! ». Je suis à point. L’alcool fait son effet.
À point pour lire l’article.
Lire « Autisme : la psychanalyse enterrée par la HAS » m’a tout de suite inspiré une réplique humoristique : « En brulant ses livres, le nazisme a voulu l’enterrer aussi. » Avant, c’était une pensée ; maintenant, c’est écrit.
Que la journaliste ne prenne pas ombrage. Que peut-on reprocher à un homme qui attend que son épouse quitte sa manucure et qui lit Feydeau, un verre de whiskey à proximité en plein milieu d’une après-midi ensoleillée ?
Ce n’est pas sérieux, tout cela. Je ne suis pas sérieux. Comme ce n’est pas sérieux non plus de penser qu’une institution peut enterrer le désir humain.
Les autorités françaises ne sont pas en « retard sur la plupart des autres pays », parce qu’elles ne peuvent pas affirmer que « la psychanalyse n’a pas fait ses preuves dans la prise en charge de l’autisme ». Première erreur épistémologique : la méthode utilisée est horizontale, quand la méthode pour juger de l’efficacité de la psychanalyse est verticale. Deuxième erreur épistémologique : la psychanalyse ne s’occupe pas de l’autisme mais du Moi autiste. L’Agence annonce « que le recours à la psychanalyse n’est “pas recommandé” ». Troisième erreur épistémologique : elle se base sur la « littérature scientifique ».
Le Moi autiste, dans ma consultation, voit son diagnostic changé en quelques mois par ceux-là mêmes qui avaient posé ce diagnostic d’autisme. Pour quelle raison ? Parce que les psychiatres ne s’appuient plus sur la relation du Moi aux organisations intramoïques parentales pour conduire la cure (psychothérapie avec psychanalyste, selon ma cartographie). Évoquer la psychanalyse dans l’autisme est une absurdité épistémologique et clinique. Autrement dit, les fonctionnaires de la HAS ne sont pas des cliniciens : un clinicien saurait reconnaître l’absurdité d’exclure pour les enfants et les parents la possibilité de rencontrer un psychanalyste car ce dernier, clinicien, proposera une psychothérapie et non une psychanalyse. L’ignorance de ce qu’est une psychanalyse est telle que n’importe quel psy (psychiatre, psychologue) peut évoquer la psychanalyse sans savoir effectivement quoi faire pour conduire la cure, à l’image du journaliste pris pour le médecin dans la pièce de Feydeau.
Si les auteurs du rapport concluent, à propos de la psychanalyse, que « la revue actualisée de la littérature scientifique n’apporte pas de preuve permettant de conclure à son efficacité », c’est parce qu’ils sont incompétents épistémologiquement et méthodologiquement. Comment une revue de la littérature scientifique peut-elle attester du Moi et des organisations intramoïques des parents ainsi que du Moi et des organisations intramoïques de l’enfant ?
Une telle incompétence apportera de la souffrance ainsi que des coûts sociaux et économiques à l’ensemble de la société, car les parents ne se sentiront pas responsabilisés de ce qui arrive à leur enfant. La conséquence de cette non-responsabilité sera l’apparition de la culpabilité comme expression de leurs organisations intramoïques.
Suis-je en train de défendre la psychanalyse ? Pas du tout. Elle est grande et si elle a survécu au nazisme, je pense qu’elle pourra supporter la critique édulcorée des fonctionnaires de la santé.
Qualifier un fonctionnaire d’incompétent est-il un crime de lèse-majesté ? Si oui, je m’en excuse.
La visée des experts est de « travailler sur le développement de l’enfant […] par l’imitation avec des systèmes de récompense ». C’est la politique de dressage du Moi, propre à l’éthologie, à la psychologie, mais surtout pas à la psychanalyse.
Il est vrai que les analystes sont très incompétents pour défendre la psychanalyse. En psychanalyse depuis plus de quarante-cinq ans, je ne l’ai jamais défendue. Je la critique férocement. Cependant, quand je n’ai plus de munitions critiques, je suis obligé, par honnêteté scientifique, de reconnaître que Freud a vu juste. Faut-il rectifier le tir de Freud et de ses élèves ? Toujours, mais cela ne signifie pas qu’il faille jeter la psychanalyse aux ordures ni, pire encore, la condamner à une vivisépulture. Il faut plutôt, au contraire de l’enterrer vivante, affiner la formation du psychanalyste, formation qui n’accouche actuellement que de souris, l’autre nom des analystes, quand le vieux Freud, en fin de vie et avec une mâchoire pourrie, rappelait aux bras cassés qui l’entouraient que « le lion ne bondit qu’une fois ». Aux bons entendeurs, salut. Mais comme disait ma grand-mère : « Le pire sourd est celui qui ne veut pas entendre. » Je vise ici le Moi des analystes, le Moi des fonctionnaires, le Moi des parents des autistes.
Je ne cours pas derrière les parents pour qu’ils viennent me rendre visite avec leurs enfants portant un diagnostic d’autisme. Quand ils viennent, je les mets au travail. La détresse, la souffrance, est immense. Soulever le tapis du Moi des parents, c’est être confronté à la haine de soi, de ses parents, de l’enfant qui déçoit narcissiquement, à sa pauvreté sexuelle ; autrement dit, au pain quotidien de la clinique du psychanalyste. Mais cela ne signifie pas que cette rencontre du clinicien avec les parents et l’enfant mérite le nom de psychanalyse. Il s’agit plutôt d’une psychothérapie avec psychanalyste. Que le lecteur aille se rincer les yeux en étudiant ma cartographie, celle que j’ai nommée « Cartographie du RPH », histoire d’attiser la curiosité des membres de l’École. Ainsi, évoquer la psychanalyse dans cette affaire est la preuve que ni les analystes, ni les fonctionnaires, ni les idéologues de service ne savent ce qu’est la psychanalyse.
Cette brève ne veut pas accabler les membres de la HAS mais simplement leur signaler que l’affaire est beaucoup plus complexe que de simplement écarter les psychanalystes de la discussion. Ce qu’ils ont fait est une erreur monumentale. Mais c’est leur problème, résolu médiocrement, c’est-à-dire pas du tout.
Les psychanalystes n’ont pas besoin de patients autistes, car ces derniers coûtent énormément en temps et en disponibilité sans rapporter d’argent. Pour quelle raison vouloir donc s’en occuper ? Parce que le désir du psychanalyste est au rendez-vous, parce qu’Hippocrate enseigne de ne pas se dérober, parce que Lacan a poussé ses élèves à ne pas reculer face à la psychose. En fin de compte, un psychanalyste est un clinicien et, en tant que tel, il est disponible, car désirant, pour écouter et construire des solutions à partir du désir. Cette remarque va dans le sens de ce que préconise la Haute Autorité, à savoir viser « une intervention la plus précoce possible ». Cependant, la couardise n’est pas loin : « dès l’apparition des premiers signes d’alerte » ; et ils continuent : « y compris lorsqu’il s’agit d’un nourrisson ». Voici ma remarque hurlée aux sourds : SURTOUT QUAND IL S’AGIT D’UN NOURRISSON. Sont-ils lâches ou obtus ? Leur manque de courage est tout simplement effrayant. Il y a une quinzaine d’années, j’avais écrit une lettre aux pédiatres de mon secteur en leur demandant de m’adresser des nourrissons qu’ils suspectaient d’avoir des comportements propres à l’autisme. Une seule pédiatre a répondu sans pour autant donner suite à ma demande. La Haute Autorité a cette puissance de feu pour indiquer l’importance d’une prise en charge précoce, mais éjecte la psychanalyse et donc les psychanalystes. Les parents des enfants concernés devraient le regretter.
Quand un membre du collège de la HAS dit qu’« à cet âge, les enfants ont besoin d’un cadre sécurisant », il fait usage d’un discours accouché par les psychanalystes. Pour quelle raison exclure ce qui peut aider ? Par haine. Le Moi du majeur hait l’enfant. De la même manière que les lèvres génitales sont cousues et le prépuce coupé. La haine du Moi du majeur envers les enfants est formidable de finesse. La différence entre le carnage fait au corps de l’enfant par les Sémites, les Subsahariens, les Nord-Américains, ou encore par les pédophiles, et les signes de l’autisme est que, dans ce dernier cas, l’être est ignoré par le Moi du majeur, dans la grande majorité le Moi des parents, soumis à leur tour aux injonctions de leurs organisations intramoïques. Le Moi du nourrisson accuse réception de l’indifférence que le Moi d’autrui exprime à son égard.
Est-ce une erreur d’exclure la psychanalyse ? Non. Tout au plus est-ce une stratégie du Moi aliéné du majeur visant à réduire l’être à une condition animale, coupant court à la possibilité qu’il devienne sujet, ce qui est un projet psychanalytique par excellence.
La proposition selon laquelle « l’enfant doit être évalué tout au long de sa vie » est, de la part du Moi des experts de la HAS, le signe que le Moi autiste sera autiste pour le reste de sa vie. Ils éjectent les psychanalystes en gardant la mauvaise interprétation faite par les analystes de l’autisme. Nul.
J’estime que si le Moi peut être autiste, quand il est dégonflé par le symbolique, l’être peut s’inscrire en tant que sujet dans le monde.
La Haute Autorité, selon la publicité qui en est faite par la journaliste, « place la famille au cœur du dispositif d’accompagnement ». Mais ce n’est pas la famille qu’il faut placer au cœur du dispositif : c’est l’examen – soutenu par le transfert et le désir du psychanalyste ainsi que le désir de savoir de la famille – du Moi et des organisations intramoïques des parents et de l’enfant. C’est ici que la Haute Autorité, en excluant la psychanalyse – à vrai dire, les psychanalystes – ralentit, voire détruit toute possibilité que le Moi autiste se dégonfle et que l’être devienne sujet.
La psychanalyse n’associe pas l’autisme à une psychose. L’autisme est une indécision du Moi à occuper la structure psychique qui est la sienne. Il faut entendre « structure psychique » comme étant la névrose, la psychose, la perversion. Or, quand le Moi autiste se décide à prendre sa voie structurelle, cela va dans le sens de la voie psychotique. Cependant, que le Moi soit psychotique n’est pas un problème. Ce qui est gênant, ce n’est pas la psychose, qui n’est qu’une voie propre au Moi de lire le monde. Ce qui est gênant, ce sont les symptômes psychotiques, ceux qui peuvent être apaisés par la rencontre avec le psychanalyste et avec la médication psychotrope, dans ce que je nomme la clinique du partenariat. Mais il y a pire que les symptômes autistiques ou psychotiques : c’est, à n’importe quel âge, comme le chantait Brassens, d’être con dans la vie. Pour ce qui est de la connerie, en paraphrasant Kant et Lacan, la psychanalyse est sans effet.
Le Moi, après une psychanalyse, se dégonfle. Dans le cas de l’autisme, quand l’être se décide à prendre sa voie, il fera une psychothérapie avec psychanalyste. Sa psychothérapie avancera par à-coups, ce qui est propre à l’avancée de la cure du Moi psychotique.
Rendre contraignante une recommandation, comme le souhaite le président de la HAS, c’est simplement la suite logique de l’acte du Moi aliéné, mandaté par ses organisations intramoïques.
À la fin, l’être ne deviendra jamais sujet parce que, dès son entrée dans le monde, le Moi s’est organisé pour qu’ainsi soit-il.