Pulsion d’emprise

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Pulsion d’emprise

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Fernando de Amorim

Paris, le 2 octobre 2017

 

 

Tous les ans, au moment où les étudiants de psychologie et de médecine demandent à intégrer le RPH (Réseau pour la psychanalyse à l’hôpital-Ecole de psychanalyse), je suis confronté à des rencontres pétillantes de juvénilité : il y a quelques années, une jeune femme s’était étonnée que je lui demande de me donner quelque chose. Avec la fraîcheur de sa jeunesse, elle avait demandé… « Genre… un câlin ? ». Non, de l’argent. Elle était d’accord. Elle m’avait payé son maximum, en tant qu’étudiante. Une autre fut contrariée parce que je lui avais demandé de payer son maximum. Elle avait dit : « Mais je ne suis pas venue pour une séance de psychanalyse » à quoi je répondis : Mais vous n’êtes pas en psychanalyse, vous n’êtes même pas en psychothérapie. Je vous demande de régler quelque chose, votre maximum bien évidemment, pour l’immense sacrifice qui a été le mien de vous écouter. Elle s’est fâchée – Je me demande bien pourquoi –, et est partie sans payer, tout en boudant. C’est-elle qui m’avait raconté cette histoire 8 ans plus tard. Aujourd’hui elle est clinicienne et est en psychanalyse chez un membre du RPH. Le bon de l’arrogance c’est quand on peut en rire ensemble.

 

Que ces histoires se passent avec des jeunes gens habitués à des adultes qui ne les tirent pas vers le haut, qui ne leur indiquent pas le chemin à suivre pour devenir des professionnels de la santé mentale cela va de soi. En revanche, cela coince quand des adultes qui ont à former des étudiants leurs mettent des bâtons dans les roues.

 

Je viens d'apprendre qu’un professeur de faculté semble ne pas accepter le stage proposé par la CPP (Consultation publique de psychanalyse) à un de ses étudiants. La raison avancée est que le RPH impose aux étudiants de faire une cure (psychothérapie ou psychanalyse) avec un membre de l’école.

 

Il ne s’agit pas d’une imposition mais d’une condition. Condition que l’étudiante a acceptée puisqu’elle vient en cure depuis juillet, deux fois par semaine, en payant son maximum en tant qu’étudiante. Condition liée au fait que choisir dans sa vie de faire des études pour soigner des souffrances psychiques est la preuve que cette personne ne va pas bien dans sa tête. Les psys ont besoin de se faire soigner avant de se proposer à écouter qui que ce soit. C’est une condition sine qua non, pas une injonction.

 

Le transfert est un processus fragile, mais quand l’enseignant refuse le stage, au nom de son légitime pouvoir, cela effiloche ce qui était tissé. Et c’est regrettable. Pour moi, pour l’enseignant ? Pas du tout, pour l’étudiant, pour la société toute entière.

 

Si cela n’est pas encore limpide, éclaircissons davantage : les membres du RPH n’ont besoin ni des étudiants, ni de leurs sous.

 

Si les membres du RPH acceptent de céder de leur temps et de gagner moins d’argent en acceptant des étudiants en cure, c’est parce que je leur demande de faire cet effort, qui n’est pas un sacrifice, de rendre ce qu’ils ont reçu. C’est grâce à la psychanalyse, ils le reconnaissent bien volontiers, qu’ils ont pu construire une vie d’abord, et l’enrichir avec un travail vivifiant, une dignité, un couple, un plaisir, une famille.

 

Faire en sorte que les étudiants deviennent membres de l’école ne me fait rien gagner, à part plus de travail, que je fais bien volontiers puisque c’est ma dette avec la psychanalyse que je règle à mon tour, et bien heureux de le faire.

 

Je suis le seul à me mouiller en disant aux étudiants de pratiquer. Pour cela, il me faut avoir un œil pour qu’ils ne puissent pas faire de connerie [mon téléphone sonne : c’est une clinicienne, aujourd’hui diplômée, mais que j’ai connue étudiante. Elle me demande quoi faire face à un schizophrène qui ne veut plus venir à ses rendez-vous et se refuse à prendre ses médicaments].

 

Reprenons : Demander aux étudiants d’adhérer à l’école et à sa formation, serait-ce exercer une forme de pouvoir, de soif de domination envers les étudiants ? Je ne le pense pas. Freud parlait de pulsion d’emprise. La Bemächtigungstrieb, que j’oserai traduire par « pulsion pour la maîtrise » et qui vise l’usage de la force. Or, à aucun moment je n’ai forcé quelqu’un à venir au RPH. Je lui déconseille plutôt vu le nombre de personnes que nous refusons.

 

Si je porte le RPH avec ces membres, c’est parce que ces étudiants sont coincés dans un système coincé, système où il n’est pas question de professionnalisation, mais de précarité et de semblant. Les étudiants de psychologie une fois diplômés ne vivent pas de leur travail décemment. De là la précarité. Ils portent le titre de clinicien quand tout le monde, du corps enseignant jusqu’à eux-mêmes, savent qu’ils n’ont pas les épaules pour porter un signifiant qui a traversé les siècles et qui a été mis en évidence depuis Hippocrate. De là le semblant.

 

C’est pour sortir quelques étudiants de cette difficulté, et honorer les professeurs de psychologie et de psychiatrie, que j’avais créé ce stage à la CPP et au RPH.

 

Pour quelle raison ne pas appuyer une telle démarche qui rend au discours de la psychanalyse l’oxygène et la consistance qui la caractérise? Par désamour. Lorsque plus aucun enseignant n’acceptera le stage de la CPP, alors je mettrai fin, sans discuter à l’accueil de cette jeunesse. Le jour où l’Etat me signalera qu’il est illégal de confier des patients à des étudiants, sous ma responsabilité clinique, je cesserai sans contester.

 

Si je porte avec mes camarades ce stage, c’est pour signaler à l’Université et à l’Etat, le gaspillage humain, pour les étudiants, pour la population et pour les enseignants, de ne pas mettre ces jeunes au travail dès leur plus tendre âge universitaire.

 

Ainsi que j’ai eu récemment l’occasion de m’exprimer lors d’une réunion avec les nouveaux candidats de stage à la CPP, en m’appuyant sur les mots du poète : quelques-uns deviendront des cliniciens, d’autres feront passer des tests ou prendront des prescriptions de manière fade, quand d’autres encore iront travailler aux Galeries Lafayette. L’important c’est qu’ils puissent continuer leurs études et avoir leurs diplômes. Cependant, ce qui m’intéresse c’est le premier groupe. Même si pour les autres je les invite vivement à prendre dare-dare un rendez-vous chez un psychanalyste. Inutile de vivre sans saveur.

 

Au RPH, les jeunes ne sont pas dépossédés de leur liberté de penser. Mais, il faut d’abord qu’ils puissent en construire une. Et ce n’est pas à la faculté qu’ils construiront cela. Où donc ? Au RPH, cela va de soi. C’est au RPH qu’ils sont invités à travailler pour avoir leurs diplômes universitaires, tout en faisant une cure personnelle, histoire de les éveiller au fait que leur choix d’études, psychologie ou psychiatrie, nourrit, entre autre, la pulsion d’emprise, de domination de leur désir, de leurs patients, de leur élèves.

Les conséquences de la formation au RPH sont prouvées par ses membres : pas de suicide des patients, une formation clinique solide à la psychanalyse et à la psychiatrie, des études philosophiques, de la littérature. Le tout arrosé par une lecture de α à ω de Freud et de Lacan. Inévitablement, ils en tirent la satisfaction et le sentiment de travailler pour eux. Et cela est très gratifiant.

 

L’engagement des étudiants est libre jusqu’à ce que quelques professeurs, qui d’ailleurs n’hésitent pas à adresser leurs proches désargentés profiter de la CPP, décident autrement.

 

Ainsi, humblement, je demande à ses honorables enseignants de s’honorer, d’honorer leurs étudiants, d’honorer leur enseignement, en acceptant le stage ou à tout au moins, me convoquer, à témoigner publiquement, comme un vieil écolier devant eux, de la richesse que nous avons sous la main et qu’il est de la responsabilité de chacun de porter jusqu’à bon port.

 

Le stage du RPH n’est pas proposé à des étudiants de tout niveau puisqu’il n’y a pas de niveau chez un étudiant de psychologie. Ils sont tous au même niveau, à savoir, pas de niveau. C’est ici que se situe un des mes arguments pour parler de gaspillage. Quelle est la différence, dans la vie clinique, entre un étudiant de 2e année et celui de 5e année ? Aucun des deux ne sera capable de savoir quoi faire avec un patient. Dans la vie vraie, les théories sont des cartes qui bougent tout le temps. En revanche, le RPH est plein d’étudiants de 3e année qui savent conduire des cures (manier le transfert, faire usage des techniques et de la méthode) puisqu’ils vivent cela depuis 3 ans dans leur chair, et dans leurs études théoriques, articulées avec leur clinique et celle de leurs camarades de galère.

 

Nous pourrions faire la distinction nette entre un étudiant de 1e année en boulangerie et celui qui finit ses études. De même si l’étudiant est en école d’infirmière, de médecine ou d’architecture. Pas pour un étudiant de psychologie. Sauf, s’il veut devenir clinicien et s’il est membre du RPH.

 

Messieurs les enseignants, faites usage de votre pouvoir, en acceptant notre stage, pour tirer vers le haut notre jeunesse, si elle y tient. Cela va de soi.

 

 

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