Les stratégies de Juliette dans la jungle des mâles

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Les stratégies de Juliette dans la jungle des mâles

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Fernando de Amorim

Paris, le 26 octobre 2017

 

 

Le titre évoque l’histoire d’une petite fille qui, habitant parmi des animaux, doit faire de son mieux en malice, intelligence et ruse, pour échapper à leurs mœurs brutales.

 

Edith de Amorim m’avait parlé de cet article de Madame Binoche de manière très élogieuse. Et c’est poussé par le texte de remerciement qu’elle avait écrit avec Jean-Baptiste Legouis que j’ai été, à mon tour, poussé à le lire. Je n’ai pas regretté.

 

A l’âge de 7 ans, un maître, nous dit l’actrice, s’était permis des attouchements sexuels, « à la suite de quoi j’ai commencé à mettre des pantalons pour me protéger ».

 

Les adultes règlent, comme par habitude, leurs frustrations sexuelles ou agressives sur les plus faibles. Ici, en l’occurrence, les filles, là, les jeunes femmes désireuses de reconnaissance, d’émancipation, de renommée.

 

Les enfants sont toujours, d’une manière ou d’une autre, victimes des adultes. Dans sa « Chanson dans le sang », Prévert évoque « le sang des enfants torturés tranquillement par leur papa et leur maman ». La clinique confirme les dires du poète.

 

Mais le moment n’est pas aux lamentations mais au mot bien-dit et à l’acte qui le suit.

 

Juliette Binoche a appris à « s’insurger face à l’impunité masculine ». C’est ici qu’entrent mes réflexions sur son discours, discours solide sur lequel j’appuie le mien car confronté, au quotidien, à la torture domestique qui finit par gicler sur les actes des jeunes et des adultes à l’école, au travail, dans les transports en commun, dans les rues. Le scénario est toujours un mâle, parfois en bande organisée ou armé d’un couteau – la lâcheté n’a pas de limite –, qui trouve une proie, féminine de préférence, à embêter, insulter, humilier, violer ou violenter, au nom de sa haine embellie par la frustration. Selon le ministère de l’Intérieur, cent vingt-trois femmes ont été tuées par un homme, trente-quatre hommes l’ont été par une femme en 2016.

 

Ces mâles qui embêtent les dames doivent répondre de leurs actes devant la justice. Bien évidemment. Mais déjà en 1915, dans son article « Pulsions et destins des pulsions », Freud écrit que « Toute pulsion est un morceau d’activité ; quand on parle, d’une façon relâchée, de pulsions passives, on ne peut rien vouloir dire d’autre que des pulsions à but passif ». C’est le but qui est passif. La pulsion elle, est active, même dans des situations de passivité. Donc, indépendamment du sexe, de l’âge, de la couleur de la peau, de la taille, du poids ou de la maladie. En un mot, tous logés à la même enseigne, celle de l’inconscient structuré comme un langage, selon la formule de Lacan.

 

Des actes d’un mâle qui ne freine pas ses pulsions sexuelles et agressives et des femmes qui sont ses proies, dans les deux cas, nous trouvons ce « morceau d’activité ». Il s’agit ici de la partie la plus délicate dans une cure, à savoir, de reconnaître, en tant que victime, cette activité. Ceci justifie la pertinence de la phrase de Juliette Binoche : « La force n’a pas de sexe ».

Donc les hommes comme les femmes ici sont responsables de leurs pulsions. Cependant, les punir ou leur faire subir des techniques de dressage dans de luxueuses cliniques dans une aride zone des Etats-Unis ne règle pas l’affaire. C’est de la poudre aux yeux de la populace qui courrait derrière Weinstein pour une photo ou une déclaration quand l’individu, déjà, a demandé une « deuxième chance ».

 

Juliette Binoche parle de bataille. Ce n’est pas un vain mot. Depuis le début du XIe siècle jusqu’à nos jours, le mot veut dire « action de deux armées qui se livrent combat ». Et c’est en combattante, amazone, comme le lecteur voudra, qu’elle se poste : « …ces batailles-là m’ont permis de me positionner… ». C’est une position de quelqu’un qui est prêt au combat, mais en tant que femme.

 

Pour preuve quand, à ses débuts, un goujat travesti en metteur en scène, lui saute dessus elle le « repousse immédiatement » – le mot « repousse » est tactique, le mot « immédiatement » – le mot sera répété par elle – montre qu’elle est prête, qu’elle est armée, mais pas de manière imaginaire. Elle est armée de manière symbolique pour ne pas laisser l’imaginaire du type grossir, si j’ose dire. Elle sait dégonfler le fantasme. Sa manière est symbolique : « Je l’ai repoussé immédiatement en lui disant [les italiques sont de ma responsabilité] : “Mais je suis amoureuse, j’ai un amoureux !” ». Un autre soudard, habillé en producteur, au moment d’un dîner pour la fin d’un tournage s’est jeté sur elle « sauvagement », « j’ai dû le repousser pareillement ».

 

Et quand elle a eu affaire à Weinstein ? « La seule fois où j’ai entendu une insinuation sexuelle verbale de sa part, je ne l’ai pas prise au sérieux, j’ai répondu immédiatement par un revers de balle hors jeu ». Une telle stratégie fonctionne avec le petit névrosé, même s’il fait plus de 100 kilos, gueule et fait peur car, tout ce que ces femmes décrivent sur ces hommes, laisse penser qu’il s’agit de petits névrosés, même s’ils ont un pouvoir de nuisance immense. Populairement, on les appelle des pauvres types.

 

Si le comportement de Juliette Binoche fonctionne avec Weinstein, il est à proscrire face à des hommes et des femmes véritablement violents. Le meilleur recours c’est de courir et d’appeler la police, l’incarnation de la castration. D’ailleurs, Madame Binoche donne un très joli exemple de l’incarnation de l’Autre barré – l’usage de la terminologie technique ici est indispensable : la police, la parole bien dite, les adultes, les enseignants, un enfant, un poète, peut incarner pour un laps de temps, cet Autre barré mis en évidence par Freud et affiné par Lacan – quand elle est harcelée par un autre drille, cette fois-ci déguisé en acteur, qui l’appelait au milieu de la nuit, venait sans prévenir chez elle, en un mot, il essayait de l’avoir, selon ses mots à elle : « Une fois, je l’ai foutu  à la porte. Une autre fois, devant le maquilleur et coiffeur, je lui ai demandé pourquoi il m’avait appelée en pleine nuit. Il a fini par arrêter ! ». Elle démantèle le fantasme de l’autre, en faisant usage de cet Autre barré, évoqué plus haut.

 

Ces hommes cherchent des réponses à leurs drames imaginaires. Ce sont des femmes comme Juliette Binoche et Emma Thompson, citées dans l’article, qui pourront aider ces jeunes femmes, parfois perdues, dépourvues parfois des repères de base, je fais référence à un père pour aimer et respecter, comme dit le poète Pessoa, à une mère qui reconnait son homme ou, tout simplement, un adulte qui assume la responsabilité d’apprendre à ces jeunes femmes que le monde vrai ce n’est pas du cinéma. Il ne faut pas faire semblant d’être chaperon rouge face à un ogre, surtout quand il se voit en bête, voire bête.

 

Ces jeunes femmes semblent porter des blessures, et ces blessures imaginaires et symboliques se règlent chez le psychanalyste, les blessures qui sont réelles, se règlent dans les urgences médico-chirurgicales, en portant plainte immédiatement à la police pour ensuite, aller chez le psychanalyste. Il est impossible de faire l’économie de savoir ce qui anime, inconsciemment, une femme et un homme dans son rapport au désir.

 

Quand Madame Binoche parle de « blessures, certes, mais c’est aussi une chance d’avoir pu me structurer rapidement par expérience de ces épreuves, qui ne sont évidemment pas souhaitables », nous ne sommes plus, chez elle, dans le registre de la blessure, mais de la cicatrice. Il est difficile, voire impossible, de vivre blessé, il est possible de vivre avec des cicatrices. Elles sont la preuve que la blessure a cessée.

 

Je ne pense pas, comme avait introduit dans la conversation le journaliste Franck Nouchi, qu’il y a instauration d’un « rapport de force » entre elle et le nord-américain. S’il y avait la mise en place d’un tel rapport, cela aurait pu attiser les pulsions sexuelles et agressives de l’individu. Je pense qu’il s’agit du hors jeu déjà évoqué : il n’y avait pas chez elle, l’intention de réveiller ses pulsions. Cela ne l’intéressait pas.

 

En écrivant cela, que le lecteur n’imagine pas que j’excuse l’individu qui ignore ses pulsions, j’attire l’attention des femmes qui ne connaissent pas les leurs. Les deux sont responsables de savoir sur leurs pulsions. La responsabilité de son acte, conscient ou inconscient, ne rend pas coupable la victime, mais la dévictimise tout en la responsabilisant. La pire stratégie c’est l’apitoiement de l’un et de l’autre.

 

Si les femmes sont responsables, l’autre sera coupable, si la justice en décide ainsi. La justice, pas ces juges nord-américains qui acceptent que l’argent achète des culpabilités, pas non plus ces juges portugais qui, invoquant la Bible, estiment que « l’immoralité sexuelle » de l’épouse a provoqué le désespoir du mari qui l’avait battue avec une batte cloutée, pendant que son ex-amant la maintenait (Le Point du 26.X.2017). La justice passe toujours par la parole. Mais pour cela il est essentiel de, d’abord, apprendre à parler librement ses pensées.

 

Juliette Binoche pose, au milieu de son interview trois questions, questions qui appellent, d’elles-mêmes, « la question fondamentale ». Pour quelle raison parler de « la » question, quand elle en enchaîne trois, ce qui donnerait « les » questions ? Parce que ces trois questions portent en leurs cœurs, la même singularité car, c’est à partir d’elle, de la question fondamentale, que débute le voyage – ce qu’elle nomme « une descente en soi » – vers la construction du sujet, responsable de son désir. Une telle opération, pour la victime comme pour le bourreau, passe par la rencontre avec le psychanalyste.

 

Bien évidemment, personne n’est obligé de passer par le psychanalyste pour apprendre à vivre sa vie, « simplement, sans mystification », comme l’avait écrit le poète Drummond de Andrade. Il est possible d’apprendre par les « épreuves », par la « débrouille », par la « parole », par la « lecture », en « tombant », en « changeant d’attitude », en « lâchant les attentes », par « l’humour ». Toutes ces voies sont celles proposées par Juliette Binoche.

 

En revanche, je ne suis pas d’accord quand elle dit que « La perception du féminin est une force mystérieuse qui peut faire peur, et qui peut conduire les hommes au désir de la contrôler, de l’objectiver, de s’emparer ». Ce qui conduit les hommes certes c’est leur désir, mais leur désir ce n’est pas de contrôler, d’objectiver ou de s’emparer. C’est le désir de détruire qui les anime dans leurs actes. Ils ne sont pas jaloux, ils sont envieux du désir féminin. Ces hommes qui couvrent les femmes de la tête aux pieds, ces autres qui ne bandent que s’ils appellent leur partenaire de chienne, ces autres encore qui attrapent par la chatte, nourrissent une haine qui n’est pas adressée aux femmes, même si ce sont elles qui subissent, en verbe et en acte, les conséquences de cette passion première.

 

Quand un enfant est éduqué dans le respect des femmes, il ne tire aucune satisfaction à moquer, ridiculiser ou diminuer une femme. Ce respect s’apprend en voyant sa mère féminine et son père au rendez-vous. Inutile de « balancer son porc » si le désir de civilité ne devient pas un exercice, comme une respiration, quotidienne et avec tous, sans exception.

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