Savoir y faire avec les pulsions

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Savoir y faire avec les pulsions

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Fernando de Amorim

Paris, le 11 juillet 2017

 

 

 

Voici ce qu’il est possible de lire dans Le Quotidien du Médecin du 10 juillet 2017 : « Dites, Docteur, ce patient que vous suivez, qui a été condamné pour viol sur mineur en 2003…Il va se remarier et il y a des enfants au domicile de sa future femme… Vous pensez que ça pose un problème ? » La question, en soi difficile, devient vraiment ardue quand c’est le juge d’application des peines qui la pose. Mais il en faudrait plus pour désarçonner le Docteur Laurent Desblanc ». Bien sûr que ça pose un problème mais ce médecin ne peut pas le traiter seul.

 

A la Consultation publique de psychanalyse (CPP) nous avons de telles situations et nous établissons une relation de transfert où le patient vient parler de ses pulsions – qu’il s’agisse de pulsion sexuelle, n’ayant pas un objet biologiquement prédéterminé ; pulsion d’emprise, ayant comme but de dominer l’objet ; pulsion d’agression, ayant comme but la destruction de l’objet – régulièrement. Ce dispositif de mise en place du transfert peut permettre à des adultes condamnés pour viol sur mineur de parler librement leurs pulsions tout en essayant de construire autrement leur vie. Cliniquement, nous ne laissons aucune possibilité à la récidive. Ils savent que s’ils passent à l’acte, nous arrêterons immédiatement le traitement jusqu’à ce qu’ils puissent se rendre à la justice. Ce dispositif peut être fait que si un médecin travaille avec un psychanalyste et avec un juge d’application des peines. Je pense à un Monsieur qui nous a été adressé car pris par la police en visualisant des photos à caractère pédophile et condamné à suivre un traitement. Cette personne, après une psychanalyse, a réussi à créer une manière de vivre sa vie avec quelqu’un plus jeune que lui mais majeur. Sans une collaboration solide, régulière, disponible, entre le juge, le médecin coordonnateur et le psychanalyste il est très difficile de ne pas rester dans la dimension strictement punitive et répressive de la pulsion sexuelle. La pulsion sexuelle est eine konstante Kraft, une force constante. L’être ne peut pas, seul, y faire face. Il est impossible de maintenir un dispositif où le médecin coordonnateur, « fonction généralement assumée par un psychiatre hospitalier qui aide le patient-justiciable à trouver un thérapeute (psychologue ou psychiatre) » reçoit le patient-justiciable « une fois par trimestre ». C’est peu, trop peu, ce qui, cliniquement parlant, rend le résultat insuffisant.

 

Il faut que le psychologue ou le psychiatre puisse avoir une formation psychanalytique pour travailler avec les pulsions sexuelles. Apprendre et savoir y faire avec les pulsions ça s’apprend sur le divan. Pas sur les bancs de facultés de médecine ou de psychologie.

 

A la CPP, le patient est reçu au moins 3 fois par semaine. La cure est menée de façon très serrée, comme les voiles d’un bateau. Comme en navigation, nous bordons la cure, comme le marin « borde la voile ». Nous « tirons sur l’écoute », comme disent les marins. La tendance générale chez les psys et les analystes est de « choquer la voile », comme disent les marins, c’est-à-dire, « relâcher l’écoute ». Le problème de ce relâchement est du côté du praticien pas du patient. Pour cette raison, pour les instruire, je suis allé m’instruire avec les marins. De là mes métaphores entre navigation et psychanalyse car, toutes les deux s’occupent d’un élément commun. Dans la première, l’être navigue entre eau douce, saumâtre et salée et dans la deuxième dans le monde inconscient. Pour les deux, l’être ne peut pas rester longtemps, au risque de devenir fou ou périr. Cependant, il, l’être ne peut pas faire autrement car navigare necesse, vivere non necesse.

 

Sans le dispositif clinique serré qui existe dans le cadre de la CPP – et qui apporte des résultats satisfaisants –, nous ne pouvons pas donner de garantie suffisante pour le patient-justiciable et pour la société dans laquelle il vit.

 

Imaginons qu’il y ait des CPP présentes là où ces personnes sortent de prison, « en situation de précarité » selon le journaliste Adrien Renaud, qui peuvent être vues par des étudiants en psychologie ou en médecine voulant devenir des psychanalystes. Dans une telle situation, il sera beaucoup plus facile de mettre en place un dispositif qui assure la régularité et la solidité du traitement psychothérapeutique, traitement qui construit un canal pour que la libido puisse circuler selon les règles établies pour le vivre ensemble.

 

Il faut dire aussi que dans le texte de Monsieur Renaud, « les soignants volontaires et formés pour prendre en charge les délinquants sexuels sont rares. » Et pourtant dans le cadre de la CPP les étudiants ne sont pas gênés car ils peuvent compter sur leur psychanalyse personnelle et avec les superviseurs pour assurer la cure de ces personnes. Ensuite vient la plainte mille fois déclinée, à savoir « les filières sont encombrées, et les délais d’attente sont souvent de deux à trois mois dans le CMP [Centres médico-psychologiques, NDLR) », « note Laurent Desblanc. ».

 

C’est pour cette raison, Monsieur le Premier Ministre, que j’attire l’attention sur l’importance de mettre en place l’expérience des CPP pour répondre à des situations qui frappent à la porte de nos concitoyens. Il s’agit de 5 000 injonctions de soins en cours en France et appliquées pour l’essentiel sur des auteurs d’infractions sexuelles. Selon Adrien Renaud, les médecins coordonnateurs sont aujourd’hui un peu plus de 300 en France ce qui, de toute évidence, n’est pas suffisant.

 

Il me semble qu’il est urgent de rassembler les équipes concernées – psychiatres, médecin coordonateur, enseignants à l’université, psychanalystes, juges – pour débattre de solutions rapidement.

 

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