L’impact de la scansion chez le psychotique, paris 9

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L’impact de la scansion chez le psychotique, paris 9

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Fernando de Amorim

Paris, le 15 février 2016

 

 

La scansion est une technique qui a comme fonction de a) rectifier la route de la cure, b) de pousser la cure vers l’avant et c) de produire un effet d’erre. Dans ce dernier point, le patient ou le psychanalysant continue le travail commencé pendant la séance. Il n’est pas rare que quelques patients disent que la séance a continué après la levée de la séance.

 

Le lecteur pourra s’interroger s’il s’agit ici d’un effet produit uniquement par la technique de la scansion ou si les séances ipéistes, qui suivent la montre comme référence, ne produisent pas le même effet.

 

L’effet d’erre peut se passer aussi chez les iépistes, mais ce n’est pas grâce à leurs techniques de séances de quarante-cinq minutes, c’est grâce au psychanalysant – preuve qu’il est vraiment au travail –, et grâce au transfert de celle ou celui qui écoute – preuve que son désir est au rendez-vous –.

 

Eviter la scansion avec le psychotique en restant silencieux est une stratégie qui désengage l’analyste de la responsabilité du déclenchement de la souffrance, souffrance qui, réveillée, peut nourrir le délire, l’hallucination, le passage à l’acte. Cependant, en ne s’engageant pas à mettre son désir sur la table, le psychanalyste devient analyste et le psychotique aura comme perspective le ronron des séances suivi des prises des psychotropes, alternés avec des hospitalisations. Il est possible de faire autrement. Et cela, incontestablement, depuis que Jacques Lacan a invité ses élèves à ne pas se dérober devant la psychose : « La psychose, c’est ce devant quoi un analyste ne doit reculer en aucun cas »[1]. C’est un exemple de ce que j’appelle l’autorité du transfert. Lacan, inspiré par Freud – « La paranoïa, je veux dire la psychose, est pour Freud absolument fondamentale »[2] – a montré la voie. Ses élèves sont allés vérifier, nourrir et ont fait prospérer la voie indiquée. Le résultat est plutôt favorable.

 

Je pense que les analystes français, ipéistes et lacaniens, auraient beaucoup à gagner – et qui gagnerait surtout ce seraient celles et ceux qui les payent pour qu’ils assurent un travail d’excellence – s’ils discutaient clinique entre eux.

 

Comment faire la scansion avec le malade psychotique ? Il faut d’abord que le clinicien fasse naître et installe le transfert. A partir de là il pourra scander et, ces scansions auront la puissance nécessaire pour nourrir le transfert car, c’est avec le transfert que la scansion est possible. En institution, avec l’être dans la position de malade, c’est le clinicien qui, en levant la séance, quitte la pièce ou le champ où la séance se déroule (couloir, banc, jardin). L’impact ici est moins important car, c’est le psychanalyste qui part et non le malade.

 

Quelques analystes, étouffés par leur protocole, ne se permettent pas un swingue clinique. Face à la lourdeur du protocole mis en place par leur institution, au contraire de questionner leur protocole, ils cèdent sur leur désir. Le psychodrame analytique en est une preuve. Je pense à l’excellent article de Gérard Bayle[3]. Le fait de nommer ainsi – psychodrame analytique –, ne confirme-t-elle pas mon hypothèse que, en cédant sur son désir, le psychanalyste devient analyste ? [4].

 

Le drame est du côté du praticien qui offre au malade ou au patient une voie clinique sans issue car, au moment de l’Œdipe, la cure saute, et parfois, le malade avec.

 

Pour le patient psychotique, c’est-à-dire, quand il vient en ambulatoire, à la CPP-RPH ou chez le psychanalyste à son cabinet en ville, la scansion suit les trois fonctions décrites plus haut. Cependant, qu’il soit hospitalisé ou en ville, la prudence est de mise. L’impact de la scansion peut être celui de l’acting-out ou du passage à l’acte, meurtrier ou suicidaire.

 

S’il y a un tel risque, pourquoi ne pas utiliser une technique qui ne risque pas de bouleverser le transfert ou la vie du psychotique ? Parce que, sans la psychanalyse ou la rencontre avec un psychanalyste, la détresse existentielle du psychotique est immense. Au point que la vie peut devenir une expérience insupportable, voire impossible.

 

Avec la scansion et la prudence qui va avec, le psychotique pourra construire une vie qui ne serait pas possible autrement. Ni l’hospitalisation, ni l’isolement, ni les médicaments ne peuvent améliorer la vie du psychotique. Le transfert avec le psychanalyste, lui, le peut, à condition de savoir s’en servir. Ici, la priorité est au transfert, ensuite, le transfert et le médicament, ensuite, le transfert toujours avec le psychanalyste, le transfert avec plusieurs, le médicament et l’hospitalisation quand c’est nécessaire et si possible si le patient le demande.

 

La scansion chez le psychotique dans la position de psychanalysant prend une autre tournure car il peut supporter l’impact de la scansion, à condition que le clinicien lève la séance après le passage où elle devrait être levée, comme chez le névrosé, ce qui lui donne statut de castration symbolique. Une telle procédure avec le psychotique, pourrait être vécue comme un privation, donc du registre du réel, ce qui pousserait le moi au passage à l’acte.

 

Tout en étant prudent, en suspendant la séance deux ou trois phrases après le moment où le psychanalyste repère le moment de la scansion qui lève la séance – et pas la scansion qui la rectifie par exemple –, le psychanalyste pourra repérer que, dans la position de psychanalysant, le psychotique devient davantage prêt pour l’amour et le travail. Il s’aventure plus à entrer dans la vie. Mais pour cela il faut un désir dégagé.

 

Lacan, et avant lui, Abraham, Ferenczi, Klein et tant d’autres, ont ouvert la voie pour que le désir du psychanalyste, avec celui du psychanalysant, puisse construire des voies possibles.

 

Limiter le désir du malade, du patient, du psychanalysant, en les empêchant ainsi d’avoir leur chance de découvrir leur subjectivité, de devenir sujet à leur manière, parce que l’analyste obéit à sa hiérarchie embarrassée, meurtrit le désir, et c’est regrettable.

 

 

 

 

[1] Lacan, J. (1977), Ouverture de la Section clinique, Ornicar ?, Bulletin périodique du Champ freudien, 1977, n° 9, p. 12.

[2] Ibid.

[3] http://www.spp.asso.fr/wp/?p=8130.

[4] Amorim, F. de, (2016), Projet pour une psychanalyse scientifique, RPH, Paris, 2016.

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