Le féminin et son lien avec la féminité (12)

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Le féminin et son lien avec la féminité (12)

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Fernando de Amorim

Paris, 19 avril 2018

 

 

 

L’interprétation en psychanalyse tombe comme un fruit mûr, parfois elle échappe par l’enclos des dents, comme écrit Homère. Elle est inévitable, même si le moi ne veux pas l’entendre. La vraie interprétation naît dans l’Autre, pas dans le moi. Une interprétation, à l’instar d’une comète, est dite et disparaît l’instant d’après. Pour cette raison, parfois, il faut plusieurs passages pour que l’interprétation, née de l’Autre barré, puisse traverser, castrer, le champ de la conscience et bousculer la position subjective qui concerne le commun des mortels. Concernant les psychanalystes, l’interprétation se doit de faire plusieurs passages pour que l’interprétation puisse traverser, castrer donc, le champ de leur moi, d’où l’importance qu’ils apprennent à écouter en parlant sur le divan, le temps de leur exercice clinique. Une interprétation ramène sur les rails, sur la norme, pas la norme sociale, mais à la norme du signifiant de la castration. J’appelle signifiant de la castration ce qui manque mais qui n’empêche pas l’être de vivre sa vie. Une interprétation apprend au moi sur le désir qui anime l’être parlant. Freud, dans « Psychogénèse d’un cas d’homosexualité féminine », décrit un père colérique face au penchant amical de sa fille envers une dame légère. Quand la jeune femme révèle à la dame que le Monsieur au regard fulminant qu’elles venaient de croiser était son père et que la dame lui dit qu’elle ne veut plus avoir à faire à elle, elle se jette « par-dessus le mur dans la tranchée toute proche du chemin de fer urbain ». Dans cette mise en tension, le moi de la jeune femme n’a rien cédé. Il est plus solide qu’auparavant car, après ce passage à l’acte, les parents n’osèrent plus s’opposer aux penchants de leur fille et la dame commença à la traiter plus amicalement. La mère de la jeune femme n’est pas aussi indignée de son choix sexuel que le père. Il faut signaler que beaucoup des mères jouissent de la position homosexuelle de leur fille. Quelques mères expriment leur désir de cette manière, à savoir, que leurs filles ne soient pas castrées car, une fille qui trouve un homme par désir, castre sa mère. De même que, quand le père préfère que sa fille couche avec une femme qu’avec un homme, cela laisse au père l’espérance fantasmée qu’il possédera sa fille ou qu’elle sera toujours vierge, qu’aucun autre pénis ne la pénétrera que le sien, ou encore, « si je ne peux pas la pénétrer, aucun pénis ne la déflorera ! », comme m’avait dit quelqu’un. Le mariage hétérosexuel d’une fille produit toujours un effet de castration chez les parents psychiquement atteints. Dans l’observation présentée par Freud, la dame légère était plus consistante psychiquement que la mère car, elle est la première à exhorter la jeune femme à se « détourner d’elle, et des femmes en général ». Dans le complexe d’Œdipe féminin, la fille quitte son amour pour la mère pour s’engager – et non pour s’identifier –, à trouver un homme qui puisse l’aider à construire sa position féminine. La jeune femme de la présentation de Freud était de structure perverse car elle était prête à mourir pour ne pas céder sur son désir envers la dame légère plus âgée. Cette homosexualité vient de la perversion de la mère. Si à l’âge de treize, voire quatorze ans, nous dit Freud, la jeune femme a voulu être mère et même d’avoir un enfant, cela n’apaisera pas son désir phallique imaginaire. Ni la position de femme, ni la position de mère, ne satisfait le manque propre à la condition féminine. Qu’elle puisse être homosexuelle ayant comme objet de désir des femmes plus mûres ne doit pas amener immédiatement à une relation à sa mère. Ce n’est pas la mère, le père ou la femme en chair et en os de n’importe quel âge d’ailleurs, qui compte ici, mais la voie que l’être construira à partir de son choix sexuel. Cette voie sera sa vie. Cette construction passe par l’Autre barré, et cet Autre construira le Phallus symbolique qui rendra sa vie vivable. Ici, il est possible de voir une normalité liée au règlement de l’Œdipe par la castration. La libido ne balance pas, tout au long d’une vie, entre l’objet masculin et l’objet féminin. Une fois qu’une voie libidinale s’ouvre, elle est nourrie tout au long d’une vie par la libido. C’est le principe même de frayage que Freud avait mis en évidence dès 1895. Défendre cette balançoire molle dans cet article de 1920 est fruit de l’influence de Fliess, Adler, Jung et Steinach sur lui, Freud. Ce n’est pas l’objet d’amour qui compte, mais l’objet de la pulsion, et ce dernier est toujours inincomplétable, c’est-à-dire, qu’il ne peut pas être complété, si le lecteur me permet ce néologisme. L’interprétation doit, en fin de compte, sortir de la bouche de l’être dans la position de psychanalysante et non pendant des entretiens préliminaires avec une jeune femme qui est au rendez-vous clinique pour faire plaisir à ses parents. Si de telles solutions étaient nécessaires chez Freud, cela devient inadmissible dans la clinique d’aujourd’hui. Une « âme féminine », ne peut pas qu’aimer l’homme. Elle aime ses piqûres de rappel, certes portées par l’homme avec son pénis en érection, car elles lui rappellent sa condition d’être manquant. Une femme, une féministe, une femme fatale ou une femme-enfant ne vivent pas la pénétration de la même manière. La preuve de ce qui est avancé ici se trouve dans l’après-coït. Si la première est contente, les autres refusent la pénétration (« J’ai mâle à la tête ! » dira une ; « J’ai mâle au ventre ! », dira une autre), ou encore, elles seront déprimées, colériques, indifférentes. Toutes les tentatives de regroupement d’identités de genre et d’orientations sexuelles de notre époque (LGBT, LGBTI, LGBTA, LGBTP, +), visent à éviter l’Œdipe et la castration. Ces tentatives font en sorte que des êtres qui pouvaient s’inscrire autrement dans la vie féminine, restent dans une souffrance qui répond au désir de l’Autre non-barré. Une âme féminine dans un corps masculin est une tentative de dire une souffrance qui, jusqu’à présent, n’a pas trouvé écoute solide. Cette écoute est possible si l’être s’adresse à l’Autre barré. Le féminin prend appui sur le vécu existentiel des êtres porteuses d’un vagin, il est le résultat de la satisfaction retirée d’avoir un vagin et de savoir en faire bon usage. Ce bon usage, loin d’un moralisme caduc, concerne l’usage féminin de jouir de son manque avec son instrument de prédilection. Ici, nous sommes à mille lieux d’une quelconque bisexualité ou d’une « féminité en passivité ». Ici c’est l’action du manque qui fait jouir la position féminine. Pour Freud, l’absurdité d’une intervention chirurgicale de l’homosexualité féminine était déjà une évidence, ce qui n’a pas empêché une certaine princesse de tenter son coup. Le féminin est loin d’être individu. Cela est cohérent pour l’atome, mais pas pour une position féminine.

Freud, S. (1920), De la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine, Volume XV, 1916-20 ; puf, Paris, 2006, p. 236.

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