La scansion, Paris 9è

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La scansion, Paris 9è

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Fernando de Amorim

Paris, le 5 février 2016

 

 

De la naissance de la psychanalyse jusqu’à aujourd’hui, Lacan est le psychanalyste le plus proche des poètes. Ce n’est donc pas un hasard s’il était allé creuser dans la poésie pour nourrir sa clinique. Preuve en est l’usage qu’il fait de la scansion. Et ce n’est pas un hasard non plus s’il fait référence, dans un premier temps, si je ne me trompe pas, dans son séminaire sur Les psychoses car, comment opérer avec la scansion dans la psychose ?

 

La scansion est connue et utilisée en grec ancien, sanskrit et latin. Il s’agit, en versification, de scander des vers, c’est-à-dire, d’analyser le rythme en faisant apparaître l’alternance des syllabes brèves et longues des mots qui le composent et surtout en marquant les temps forts. Ce piquetage peut aller jusqu’à marquer « la répartition des pieds par un battement de la mesure »[1]. C’est avec cette idée de rythme, connue depuis les hottons, l’officier dans les trières chargé de battre le rythme, qu’entre en jeu ici, la scansion introduite par Lacan dans la clinique du psychanalyste – au moins pour celles et ceux qui sont d’accord d’en faire un salutaire usage – et qui caractérise ce que j’avais proposé – face à l’embarras des lacaniens qui la nomme « séance brève », « séance courte, « séance à temps variées » – d’appeler, tout simplement, en hommage à l’auteur, séance lacanienne[2]. La scansion sert à marquer la mise en avant de la cure à partir des associations libres du psychanalysant. Il ne s’agit pas de la mise en acte du moi du psychanalyste – il ne s’agirait plus alors de scansion – mais de la reconnaissance par celui-ci, reconnaissance issue de sa psychanalyse personnelle – d’où l’importance que la psychanalyse du psychanalyste soit sans fin – de ce que les associations libres du psychanalysant sont alignées sur la castration et sur l’Œdipe, preuve de ce que la cure est dans la bonne route.

 

Lacan n’a pas inventé la scansion, mais il en a fait usage dans la séance psychanalytique, revigorant ainsi ce qui était devenu une rencontre formelle, voire administrative, entre celui qui parle et celui qui écoute. Il a restitué le rapport clinique, rapport qui est soutenu par le symbolique, mais qui exige parfois, surtout avec les psychotiques, un corps-à-corps dégonflé de son registre imaginaire, sans acte dans le réel.

 

Avec Lacan, la montre n’était plus le nord, mais le signifiant. Et cette perspective a changé la clinique psychanalytique. Avec la scansion, il y a eu un avant et un après Lacan. Ce qui en soit est une scansion. La scansion change radicalement la voie associative. Elle est la preuve de la traversée du psychanalysant, avec toute les conséquences qui en découleront. Il s’agit d’une sorte de Ἀνερρίφθω κύβος éthique : une fois que l’être traverse symboliquement son Rubicon, il n’a plus le désir de revenir sur ses pas. Si tel n’est pas le cas, ce n’est donc pas une traversée du Rubicon et la parole bien dite n’a pas été dite. Les dès n’ont pas été jetés. De là toute la prudence exigée à ne pas scander le discours du psychotique comme il est possible de faire avec le névrosé. Premièrement, avec le psychotique le silence exige une présence corporelle sous forme de son pour qu’il sache que l’Autre barré n’est pas mort. Deuxièmement, parfois il faut descendre dans l’arène pour parler avec le psychotique, c’est-à-dire, le calmer, l’apaiser, sans tomber dans le registre imaginaire. Troisièmement, il est préférable de ne pas interpréter le discours du psychotique – d’où l’importance du diagnostic structurel – mais de le laisser associer et de scander à la prochaine sortie de l’autoroute discursive. Je m’explique : si la scansion produit chez le névrosé une avancée vers l’avant, pour le psychotique, cela peut produire une sortie de route, un accident (acting-out), parfois mortel (passage à l’acte). Ainsi, comme sur une autoroute, au contraire de prendre la sortie indiquée par la scansion, il est préférable de laisser passer la sortie et prendre la suivante, en suspendant la séance sans qu’elle puisse signifier pour le psychotique que la séance est levée à cause de ce qu’il vient de dire – ce qui le pousserait à la surveillance de son discours – mais grâce au fait de parler avec celui qui supporte le transfert. J’avais développé davantage cette hypothèse de travail dans le texte « Les étapes du transfert dans la direction de la cure psychanalytique »[3].

 

Comme je l’ai écrit plus haut, Lacan n’a pas créé la scansion, il avait tout simplement accueilli le rythme propre à l’inconscient selon la structure – névrose, psychose, perversion – et propre à celui qui parle – le nourrisson, le bébé, le pubère, la personne âgée –, à l’hôpital général, à l’hôpital psychiatrique et en ville. C’est grâce à Lacan qu’une génération de psychanalystes français se sont autorisé – pour le meilleur et pour le pire –, à expérimenter les nouvelles voies pour la psychanalyse avec les nourrissons, les personnes âgées…

 

Dans une lecture générale le bilan est plutôt positif. Mais il ne faut pas confondre Lacan avec les lacaniens, ni même partir dans une adoration imaginaire de Lacan et de son discours. Il faut s’appuyer sur la clinique. Elle seule est souveraine.

 

La scansion sert à ponctuer la levée de la séance, pas la fin. A partir de la phrase, du mot bien dit du malade, du patient et du psychanalysant, le psychanalyste suspend l’effort de parole de la séance et, en levant la séance, il laisse le psychanalysant partir avec cet effet d’erre, effet qui est produit quand un bateau continue a avancer lorsqu’il n’a plus de propulsion. C’est le transfert qui produit cette force motrice pour que la cure avance. La levée de la séance vient indiquer que : a) par son mot celui qui parle a pulsé au maximum la cure vers l’avant le temps de la séance et, b) la cure va vers l’Œdipe.

 

La scansion est la constatation logique que celui qui parle a fait son effort pour tirer sa cure vers l’avant – l’association libre a ici pouvoir de propulsion, de coups de rame –, et que cette propulsion va vers la mer d’Œdipe car « le complexe d’Œdipe est essentiel pour que l’être humain puisse accéder à une structure humanisée du réel »[4]. Cette démarche concerne la conduite des cures en général, indépendamment du fait que nous ayons affaire au pervers, au névrosé ou au psychotique. Pour accéder à cette humanisation du réel, il faut faire usage des ponctuations, des scansions. La scansion du discours du névrosé n’est pas faite avec la même intensité, avec la même fougue, avec le même kiai japonais, qu’avec le discours du pervers, et bien entendu, surtout pas, surtout pas – deux fois pour que cela s’imprime – avec le psychotique. Avec le psychotique, au moment de sa sortie de psychothérapie, il est possible d’attendre un quatrième nœud,unesuppléance(http://www.fernandodeamorim.com/details-sorties+de+psychotherapie+possible+chez+le+psychotique+consulter+un+psychiatre+pour+une+anorexie+paris+8eme-129.html). A la sortie de psychanalyse d’un psychotique, il est possible d’attendre un tombolo[5].

 

En d’autres mots, le psychanalyste sait, « s’il en est un pour de vrai », grâce à sa psychanalyse personnelle, distinguer le vrai du faux[6]. La scansion en tant que technique ne permet pas la mise à jour de l’inconscient puisque l’inconscient est déjà là. S’il y a être parlant il y a inconscient. Cependant, elle permet la mise en avant de la cure pour que le malade devienne patient, que le patient devienne psychanalysant et qu’enfin, ce dernier devienne sujet, selon ma proposition cartographique (https://dr-de-amorim-psychanalyste-paris.fr/sites/dr-de-amorim-psychanalyste-paris.fr/files/p/cartographie-RPH.pdf).

 

Comment opérer avec la scansion donc dans la psychose ? Avec prudence. Mais en sachant qu’il est possible si le lecteur pose d’abord le diagnostic structurel[7], nourrit le transfert[8], sait descendre dans l’arène de la clinique[9] et fait usage de la technique de l’écarteur[10].

 

Ces dispositifs ont été développés par l’auteur de ces lignes depuis 1981. Il ne s’agit pas de conclusions, mais d’éléments issus de l’exercice clinique qui méritent une critique vigoureuse.

 

 [1] Rey, A. (2001), Le grand Robert de la langue française, tome 6, p. 234.

[2] Amorim, F. de (2003) La séance lacanienne, Revue de psychanalyse et clinique médicale, n° 12, 2e édition, 2012, Paris, p. 59.

[3]http://www.rphweb.fr/details-les+etapes+du+transfert+dans+la+direction+de+la+cure+psychanalytique-136.html.

[4] Lacan, J. (1955-56), Le séminaire, Livre III, Les psychoses, Seuil, Paris, 1981, p 224.

[5] En relisant ce texte du 27 avril 2016, et appuyer une autre fois sur une note de Laure Baudiment dans le Bulletin du RPH, n° 39, je rectifie mes dires : la suppléance, le quatrième nœud, le Nom-du-père, caractérisent la sortie de psychothérapie du psychotique et le tombolo, la sortie de psychanalyse du psychotique (Note du 15 mai 2016).

[6] Lacan, J, (1955-56), op. cit., p. 39.

[7] http://www.fernandodeamorim.com/details-le+psychanalyste+et+la+cure+paris+9e-54.html.

[8] http://www.rphweb.fr/details-naissance+installation+nourrissage+la+danse+du+transfert-133.html.

[9] http://www.fernandodeamorim.com/details-la+psychotherapie+est+un+engagement+a+paris+9e-153.html.

[10] http://www.fernandodeamorim.com/details-forger+le+style+du+psy+clinicien+paris+9e-210.html.

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