Epongeage

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Fernando de Amorim

Paris, le 5 juillet 2017

 

Monsieur le Premier Ministre,

 

 

En déclinant votre feuille de route de l’exécutif devant l’Assemblée le 4 juillet 2017 à Paris, vous avez annoncé une augmentation du prix du paquet de cigarettes et que « d’ici la fin du quinquennat », selon l’Express du 4 juillet 2017, les Français n’auraient plus à payer de reste à charge pour les lunettes, les soins dentaires et les aides auditives. Clinicien de quartier, ces déclarations m’obligent, en ma qualité de citoyen, à évoquer mon expérience en matière d’économie de santé publique. Par santé j’entends la santé psychique, corporelle et organique. Assez de cette division académique car, dans la vraie vie, les trois registres sont articulés.

 

Si vous offrez un acte gratuit pour l’homme, ce dernier « le salopera », dixit un malade. Cette tendance est dans la nature humaine. L’Homme ne s’aime pas. Et il ne vous aimera pas davantage si vous donnez gratuitement des soins.

 

Il faut une politique de responsabilisation de la vie quotidienne, de la vie commune.

 

Les soins aux enfants, comme les vaccinations et soins médicaux en tout genre, doivent être gratuits, c’est la spécificité et la beauté du système français de santé. En revanche, pour les adultes, les soigner passe par la responsabilisation de leurs corps car, quand l’être néglige son corps, c’est dans l’organisme que « ce qui ne va pas dans la manière de vivre » se loge, dixit une psychanalysante. L’autorité de ces dires vient du combat qu’elle mène pour rester en vie face à une maladie chronique. Son combat est quotidien : elle fait une séance de psychanalyse tous les matins, ensuite, elle file amener ses enfants à l’école, ensuite, elle part travailler, tout en assurant ses séances de chimiothérapie. Elle assume son « nocentibus aegris » (Juvénal, Satyre XIII). Et c’est pour cette raison qu’elle réagit autrement à sa maladie : elle est de la partie et elle n’est pas seule : son médecin, son chirurgien, ses infirmières, son psychanalyste sont avec elle. Pas de tout leur corps, mais de tout leur désir. C’est ça l’excellence du dispositif de santé français. Cela pourra fonctionner d’autant mieux si vous, Premier Ministre, décidez de faire des économies humaines. Ce qui est du savoir y faire et des locaux pour exercer la clinique, nous l’avons. L’économie financière sera le résultat inévitable de cette opération de politique clinique décidée par vous et les ministres concernés.

 

Revaloriser l’allocation adulte handicapé et le minimum vieillesse sont d’excellentes idées, à la condition qu’il soit possible d’envisager que ces personnes, dans la mesure de leur désir, puissent participer à la vie sociale. Un exemple : une dame est en arrêt-maladie depuis 6 ans. Elle vient à la CPP (Consultation publique de psychanalyse que je dirige dans le IXe arrondissement de Paris) en se disant bipolaire. J’examine ce diagnostic, et elle me confie : « La psychiatre m’avait dit que j’étais dépressive, comme je n’étais pas d’accord, j’ai vu sur internet que je pouvais être bipolaire ». Cette personne vit des indemnités journalières pour maladie. Depuis deux mois qu’elle vient me rendre visite, elle parle de sa culpabilité de ne pas travailler, qu’elle ne gagne pas assez. Elle pense reprendre le chemin des formations et retourner au monde du travail.

 

Cela est possible parce qu’elle paie son traitement, 10 euros la séance. L’argent sort de sa poche. Quand elle ne vient pas, je lui demande de régler la séance, stratégie qui a le don de la mettre en colère. Il n’est plus question de dépression. Mais de haine. Nous y sommes.

 

Ce cas ne mérite pas une généralisation, bien évidemment. N’importe quel clinicien sait que l’affaire est très complexe et cela peut tourner au vinaigre d’une séance à l’autre, voire pendant la même séance. En revanche, ce qui peut être généralisé, c’est la mise en place des consultations publiques. Nous avons des jeunes étudiants en psychologie et en médecine qui veulent devenir psychanalyste, nous avons les facultés, les professeurs universitaires et les psychanalystes qu’il nous faut pour assurer leurs formations. Nous avons une population en détresse et votre gouvernement a besoin de faire des économies. En un mot, nous avons tout ce qu’il faut, mais tout éparpillé, séparé les uns des autres.

 

Les gens ne veulent pas être assistés, ils veulent vivre bien. Et cela passe par le travail et par la paix d’esprit. Sans être en paix avec soi, avec ses pulsions, avec son désir, personne ne peut travailler correctement. C’est de l’économie libidinale de base.

 

Le tabac « entraîne en France plus de 80 000 décès », selon Libération du 4 juillet 2017. Il ne s’agit pas d’une cause évitable puisque personne, bien dans sa peau, ne fume. C’est justement parce que cela fait du mal qu’ils le font. Et cela concerne les excès en général. Le témoignage d’un fumeur en témoigne : « La première bouffée du matin je supporte, à la troisième je ne peux plus, mais je continue ». Il diminue peu à peu sa consommation, tout en résistant à céder de son symptôme.

 

S’il y a des déserts en médecine, il faut penser aux déserts psychiques et ne pas continuer à charger les étudiants en médecine ou les généralistes. Selon le Conseil de l’Ordre, « prés de 8% des décès des médecins en activité sont dus à un suicide », selon La Croix du 4 juillet 2017.

 

Il nous faut une articulation entre les professionnels sur le terrain – médecins, psychanalystes –, les formateurs – enseignants universitaires –, et les étudiants pour une politique nouvelle de santé pour le pays.

 

A votre disposition pour apporter tout renseignement ou information que vous jugeriez utile de recevoir,

 

Je vous prie de croire, Monsieur le Premier Ministre, à l’expression de ma très haute considération.

 

 

 

Copie au Cabinet de la Présidence de la République

Copie au Cabinet du Ministre de la Santé

 

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