Enlisement

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Enlisement

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Fernando de Amorim

Paris, le 10 juillet 2017

 

 

Notre ministre de la Santé donne le ton. Au XVIIIe siècle, cela voulait dire indiquer la note de départ pour que les artistes sachent dans quelle tonalité chanter, jouer. Dans l’interview que le Professeur Agnès Buzyn accorde au Quotidien du Médecin du 6 juillet 2017, elle nous dit sur quel pied elle veut danser : « Je n’ai pas envie d’être une ministre normative » ni « ministre des annonces ». Elle veut être « une ministre de l’action, ce qui ne nécessite pas forcément une loi, encore moins une loi à mon nom ! ».

 

Compétente, sympathique, avenante, déterminée. Il est possible de décliner tous ses adjectifs pour évoquer notre ministre. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faille lui signer un chèque en blanc. Madame le Ministre laisse « le temps aux agences régionales de santé de produire leurs projets régionaux de santé jusqu’à fin avril 2018 », au lieu du 1er janvier 2018, comme nous le rappelle gentiment la note de la rédaction du « Quotidien ».

 

Pour quelle raison ne pas mettre en place dès maintenant une discussion avec mon équipe pour l’étude des possibilités d’installation d’une consultation publique de psychanalyse dans une salle de mairie – ou de tout autre bâtiment public – pendant six mois ? Suis-je pressé ? Non. Mais je suis inquiet. Inquiet que le temps passe et que ce gouvernement s’enlise dans les difficultés et que toute espérance de changement s’effiloche car, sans autorité pour changer, pas de changement. A propos de la baisse d’impôt, Le Point du 10 juillet 2017 titre : « le revirement du gouvernement ». Est-ce une raison pour être inquiet ?

 

Madame le ministre dit que sa méthode consiste à « définir des objectifs partagés avec les professionnels, de co-construire les solutions et de m’inscrire dans le temps long ». Jusqu’à présent, aucun psychanalyste, à ma connaissance, n’a été convié à partager un quelconque colloquium avec elle ou un membre de son équipe. L’autre difficulté qu’elle a, est que le temps long n’existe pas, qu’on le veuille ou non ; en 2022, voire avant, ce gouvernement sera interpellé – surtout – pour ce qu’il n’aura pas fait.

 

Aujourd’hui, non pas hier, ni demain, aujourd’hui, en pleine consultation, un Monsieur de 30 ans dit qu’il avait pensé devenir terroriste « tellement j’étais désespéré ». Un autre : « la vie est trop dure parce que je ne lâche pas ma douleur » ; un autre : « subir c’est une forme de fuite parce que je ne je ne fais pas face à ma souffrance » ; enfin : « Je vous déteste, [le psychanalyste], parce que vous m’obligez à prendre soin de moi ».

 

C’est tous les jours que des psychotiques ne vont plus à l’asile puisqu’ils peuvent supporter la vie, supporter d’être en vie parce qu’ils rencontrent, avant ou après leur travail, un psychanalyste – qu’il soit étudiant en psychologie ou en médecine, ou vieux loup de mer – la démarche est psychanalytique et la visée clinique aussi. Bien entendu, dire que des étudiants et des aînés sont ici mis à la même enseigne, vise le grand public. En cuisine, le discours, surtout le mien, est plus corsé car les étudiants français formés à la psychanalyse sont très bien entourés.

 

Instaurer la « révolution de la prévention » ne peut pas être mis en place sans la reconnaissance que l’homme tombe malade, psychiquement, corporellement ou organiquement, parce que son rapport au désir ne lui convient pas. D’où l’importance de discuter des projets de santé en invitant des psychanalystes aux tables des discussions. Et que chaque psychiste ou psy apporte son expérience et sa parole articulée à ses actes cliniques. Pas de bla-bla. Des faits, des faits cliniques, des preuves à l’appui et non des études ou des bibliographies, qu’elles soient américaines ou d’une autre galaxie où les techniques comportementales sont dites plus efficaces que la psychanalyse. Comparons le comparable. Avec des faits cliniques, nous pouvons savoir si la psychanalyse est une idéologie ou si elle apporte, pour de vrai, une réponse solide à la question de la prévention et de la thérapeutique à la population française.

 

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