Du sabotage à l’abandon

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Du sabotage à l’abandon

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Fernando de Amorim

Paris, le 26 juillet 2017

 

 

Parfois, l’être, dans la position de malade, patient ou psychanalysant, veut « arrêter » la cure. Les guillemets signalent qu’après examen clinique, il s’avère qu’il, l’être, n’est pas arrivé au terme de son traitement – au XVIe siècle, trectement était une manière d’agir envers quelqu’un – et donc qu’il ne s’agit pas d’un arrêt mais bel et bien d’un abandon.

 

Abandon comme expression de la jouissance de l’Autre non-barré ou du sabotage comme expression de la haine de la résistance du surmoi ? Nous ne le savons pas encore. Ce que nous savons c’est que, dans les deux cas de figure, c’est le moi qui est visé et la victime c’est le désir.

 

Dans l’abandon il y a du sabotage, mais un sabotage n’est pas un abandon, mais un ralentissement, une déviation de la voie royale de la cure, voie qui amène à bon port ou à un mouillage. La jouissance nourrit l’abandon, la haine nourrit le sabotage. Un sabotage n’est pas un abandon mais l’expression de la haine à l’intérieur de la cure. L’abandon est la preuve que l’être n’est pas disposé à céder de la jouissance qu’il tire de sa condition de souffrant.

 

En abandonnant la cure, l’être se désengage de la responsabilité qui est la sienne vis-à-vis de son désir et ses constituants, à savoir, son corps, sa vie, son rapport à ses semblables. Le problème d’abandonner la cure avant son terme, c’est que cela laisse la porte ouverte au pire.

 

Personne ne peut dire que faire une cure psychothérapeutique ou psychanalytique soit une villégiature car il s’agit d’un vrai travail et d’un vrai témoignage de son désir de construire sa vie autrement, c’est-à-dire, dégager des chaînes imaginaires et réelles en passant par le symbolique.

 

La cure est un travail, dans l’acception du français du XIIe siècle, à savoir, dans le sens de tourment et de souffrance. L’être apporte au psychanalyste le témoignage, puisqu’il est témoin. En grec ancien, μάρτυς était le martyr, celui qui va jusqu’à se laisser tuer en témoignage de sa soumission au maître. Pour le moi, la mort, la torture corporelle sous forme de maladie, est préférable à abandonner sa croyance imaginaire, voire sa certitude qu’il, le moi, est le maître.

 

C’est l’engagement du moi, petit maître qui n’est pas au courant qu’il n’est pas maître chez lui, comme dit Freud dans « Eine Schwieirigkeit der Psychoanalyse » I, 11 (Une difficulté de la psychanalyse, XV, 50 – que je mets en évidence. Le « Je n’étais pas maître dans sapropre maison – Ich nicht Herr sei in seinem eigenen Haus » veut dire qu’il, le moi, n’est pas maître dans la maison appareil psychique, dans la maison corps qui pourtant l’a accueilli. Et pourtant, cette découverte – « Je n’étais pas maître dans sa propre maison » – est un moment important de l’avancée de la cure.

 

En fin de compte, il, le moi, est locataire. Et comme dans tout bail, il est élégant de rendre la maison propre avant de déguerpir pour son logement définitif, l’éternel. Vu comme les uns et les autres rendent souffrant, voire malade leur corps, il ne faut pas penser qu’ils aiment leur enveloppe corporelle ni même leur logement somatique.

 

Une cure n’est pas agréable, agréable c’est de la traverser. D’où l’importance que le psychanalyste – pas le pseudo-psychanalyste – puisse être à son poste pour supporter le transfert et pouvoir occuper la position d’objet a. Occuper la position d’objet a est un pouvoir, pouvoir de se taire, pouvoir de ne pas bouger, pouvoir de non nocere, principe premier de la clinique hippocratique.

 

En abandonnant la cure, qu’elle soit une psychothérapie ou une psychanalyse, le moi s’abandonne au pouvoir de l’Autre jouisseur, voire de la résistance du surmoi. En sabotant la cure, il indique ses intentions de ne pas être véritablement décidé à devenir sujet. Le désir du psychanalyste (supporter le transfert) et de psychanalyste (occuper la position d’objet perdu) est essentiel donc, au long de toute la navigation.

 

L’abandon se fait en quittant le bateau de la cure, le sabotage en œuvrant à ce que la cure soit ralentie ou n’avance pas, de là la présence du tourment et de la souffrance, évoquée dans le travail clinique et vécu ainsi par l’être, indépendamment de sa position transférentielle, à savoir, de malade, patient ou psychanalysant.

 

La résistance au nom de la culpabilité ou de la punition est le travail en souterrain du sabotage. Le sabotage est l’expression en acte de la résistance.

 

Dans le sabotage, la résistance opère en silence mais les résultats sont là : la cure est ralentie, il n’y a pas respect des cadres qui caractérisent la route de la castration, il y a des retards fréquents, pas de règlement régulier des séances, jusqu’à l’acte ultime, l’abandon de la cure par refus radical de savoir et de construire sa vie.

 

La détérioration ou la destruction de la cure est nourrie par la haine, soit qu’elle soit exprimée, preuve qu’elle vient de l’Autre non-barré, soit qu’elle soit silencieuse, par des silences ou des actes, preuve qu’elle vient de la résistance du surmoi. La première est plus facile de dénouer que la seconde.

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