De la loyauté

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De la loyauté

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Fernando de Amorim

Paris, le 7 juin 2017

 

En premier lieu, je tiens à adresser mes plus vifs remerciements à Madame Laurence Morel pour avoir pris le temps d’écrire ces remarques sur sa pratique. Et sans tarder, c’est par le fil de sa pratique que je commencerai ma missive.

 

C’est en fréquentant les médecins que je me suis contraint à faire une distinction entre clinicien, praticien et technicien. Cette distinction s’imposa à moi alors que je les observais travailler.

 

Le technicien en médecine est celui qui possède un diplôme de docteur en médecine et examine des cellules, des tissus, etc. Le clinicien, lui, fait usage de la technique, de la méthode, mais y met de son désir, non pas parce qu’il le veut, mais parce qu’il ne résiste pas à l’y mettre. Le praticien connaît la technique, la méthode, mais est avare de désir.

 

Avec cette définition, comme tout ce que je fais avec ce que j’étudie et la plupart du temps en suivant une piste trouvée chez Freud et chez Lacan – la navigation, le golf, le surf, l’anatomie, la philosophie d’Aristote et d’Augustin –, je transpose à la psychanalyse.

 

Ainsi, avec cette transposition de mon observation du monde médical, je commençai à remarquer qu’il y avait également des praticiens et des cliniciens en psychanalyse.

 

Incontestablement, Lacan fut un clinicien. Et quoi qu’on en dise, Freud aussi. Jusqu’à leur mort, ces deux hommes ont assuré leur clinique.

 

Lorsque je proposai, en suivant Freud, que le psychanalyste continue sa psychanalyse personnelle sans penser au temps que cela prendra dans sa semaine, c’était pour protéger la psychanalyse.

 

Dans votre article, Madame, vous citez Madame Lemercier-Gemptel, qui considère le « Centre Médico-Psychologique » comme une « pièce maîtresse du dispositif de psychiatrie [les italiques sont miennes] infanto-juvénile ». Dispositif qui est « interrogé dans sa mission même d’accueil et de continuité des soins ». Et vous vous interrogez avec elle « Comment maintenir une pratique inventive ? ».

 

Voici ma réponse : aucune chance d’inventer dans le désert.

 

Voici mes arguments : les CMP n’accueillent et ne nourrissent plus le désir de qui que ce soit depuis des lustres. Si un jour, ils ont accueilli, c’est probablement parce le désir de quelques uns étaient dans les parages ; or, aujourd’hui, il est absent. Il n’y a que les murs qui tiennent. Eh bien ! il faut faire bon usage des murs. Mais pour cela, il faut changer de nom, à l’instar de ces boutiques qui, pour attirer une nouvelle clientèle, annoncent : « changement de propriétaire ». C’est toujours une boulangerie, mais ils ont un nouveau boulanger. Et c’est ça qui peut faire la différence.

 

Qu’est-ce qui m’autorise à soutenir qu’il n’y a plus du désir dans les CMP ? Parce que quand vous essayez de ménager la chèvre et le chou, vous tombez inévitablement dans l’inaction : listes d’attente longue comme un jour sans pain, gratuité, absence de divan...

 

Voulez-vous de la pratique inventive ?

 

Débarrassez-vous de votre « pratique » (p. 1). Devenez clinicienne. Comment ? Retour sur le divan si vous l’aviez quitté.

 

Travaillez avec moi pour rassembler les cliniciens et faire bouger les lois qui empêchent les collègues qui travaillent aux CMP de recevoir librement les patients et de leur faire payer selon leurs moyens – stratégie payante pour la CPP et que les analystes refusent encore d’entendre. Jusqu’à quand ? Ce n’est pas mon affaire. Je m’occupe de ce qui me concerne.

 

Il faut faire sauter le verrou qui paralyse plus de deux mille CMP en France.

 

Il est impossible de sauver le modèle CMP, CPCT et toute association qui ne se soutient pas, in continu, du désir. Quand le désir constant, la konstante Kraft freudienne, n’est pas au rendez-vous clinique, il ne reste que les murs, les aînés s’en vont, les associations commencent à demander des subventions. A vrai dire, ces organisations vivent sous perfusion. Donc elles ne sont pas représentatives de la psychanalyse. Elles le savent. Je ne leur apprends rien.

 

Il faut du désir quotidien, comme une respiration, non pas un désir spasmodique, ce qui est un oxymore.

 

Mon idée est que les consultations publiques soient la vitrine sociale de la psychanalyse. Et cela ne peut être porté que par des cliniciens habilités à occuper la position transférentielle de psychothérapeute quand c’est nécessaire, et quand le psychanalysant entre en psychanalyse, d’occuper la position d’objet a.

 

Dans ce registre, le copinage, l’adoration, les passions, les CMP et autres bricolages, ne tiendront pas vingt-six mois de transfert en donnant rendez-vous à l’association libre trois fois par semaine minimum. C’est sur cette base – au minimum, sauf exception, trois rendez-vous par semaine et le strict respect de la règle d’association libre –  que la CPP du RPH tient depuis vingt-six ans. Sans subside d’aucune sorte. C’est par la cotisation de ses membres – les aînés payant plus que les plus jeunes, les étudiants ne payent pas – que la CPP respire.

 

Qu’est-ce donc qui fait la réussite de cette façon de faire depuis vingt-six ans ? La mise en construction du désir de chacun. Mais pour cela il faut suivre strictement les indications freudo-lacaniennes.

 

Comme vous parlez tantôt de « psychanalyse », de « trajet analytique », de « l’Autre » sans barre, de « sujet » (p. 1), je ne peux que constater votre difficulté. Cette difficulté est due au fait que le bateau de la psychanalyse dans son intégralité est lesté, voire lâché, par le « dispositif de psychiatrie » (p. 1).

 

La psychanalyse n’est pas la servante de la psychiatrie. Elle l’est du désir inconscient, à condition que l’être soit d’accord de suivre les indications cliniques nées avec Freud. Les psychiatres sont dans l’embarras parce qu’ils ne lâchent pas leur spécialité médicale, tout en voulant goûter à la soupe, ce qu’ils font, sans même remercier la psychanalyse, je cite de mémoire Freud dans les « Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse de 1933).

 

Si je peux me permettre un conseil : organisons-nous pour proposer au législateur de changer la loi, pour que soit accordé aux praticiens du secteur public de continuer la cure des patients dans leurs consultations privées. Pas dans l’objectif premier de faire de l’argent, mais de gagner en expérience psychanalytique, l’argent viendra par la suite, comme conséquence logique d’un travail d’excellence. Une fois que ces patients du CMP seront chez vous, vous pourrez alors déployer les ailes de la technique et de la méthode psychanalytique.

 

Pour l’heure, au CMP comme « Au ciel, tout, oui, tout était faux, en désaccord avec fleurs, arbres et pierres », comme écrit Alberto Caeiro [Fernando Pessoa] dans le « Gardeur de troupeaux ». Bien évidemment je cite le poète, qui peut s’exprimer sur des sujets comme le petit Jésus, la pensée philosophique et l’enseignement religieux en se cachant derrière son hétéronyme. En tant que clinicien, je n’ai plus ce droit. J’ai toujours voulu être clinicien, mais je ne savais pas en quoi. J’ai découvert que cela était possible grâce à la psychanalyse, pas grâce aux analystes. Au contraire, puisqu’ils m’ont invité à m’éloigner de leur garde-manger. C’est avec eux, d’ailleurs, que j’appris comment ne pas devenir psychanalyste. Que mes maîtres soient ici remerciés.

 

Vous parlez de « petites inventions ». Une petite invention c’est la seringue médicale utilisable d’une seule main, crée par Letitia Geer en 1899. Une autre petite invention ? La fibre de Kevlar, inventé par Stephanie Kwolek. Une dernière pour la route ? La fermeture éclair de l’inventeur nord-américain Whitcom Judson. Brevet déposé en 1893.

 

Une petite invention produit des effets consistants.

 

Les psys – et bien entendu je ne vous vise pas, je nous vise – devraient lever leur tête et regarder la culture immense d’un Freud, d’un Lacan, d’un Miller et voir qu’il y a d’autres êtres humains qui inventent de vrais instruments, qui ont de vraies idées, et que le monde ne tourne pas au tour de leur ego.

 

Le CMP était un bricolage qui s’essouffle chaque jour.

 

Et pourtant, un dispositif doit exister pour porter de l’aide à la population.

 

Les cliniciens qui peuvent porter un tel dispositif sont les psychanalystes, en collaboration avec les psychiatres, les vrais, ceux qui opèrent en tant que psychiatres, non pas ceux qui sont psychiatres le matin et analystes l’après-midi ; en collaboration avec les universitaires, pour trouver le germe du clinicien en première et deuxième année de faculté de médecine ou de psychologie et le nourrir avec le beau désir psychanalytique.

 

Apprenez chère Madame, que Madame le Ministre des Solidarités et de la Santé Agnès Buzyn, était depuis mars 2016, la présidente de la Haute autorité de santé (HAS) et que, dès la nouvelle de sa nomination à ce ministère, je lui ai adressé mes félicitations de rigueur avec la demande de discuter une stratégie psychanalytique pour la santé mentale des français.

 

Bien évidemment j’ai fait cela comme une initiative personnelle, comme cela m’a été signalé et reproché de bout des lèvres. En tant que psychanalysant, je ne suis pas hôte ni dans ma maison ni dans mon pays. Je participe aux charges domestiques (aspirateur, laver la vaisselle…) et pour moi, la santé mentale de la population fait partie des charges de ma fonction en tant que psychanalyste. Même si je me sens moins concerné sur le projet d’aéroport de Notre-Dame-des Landes.

 

Les « initiatives » qui sont « mises en œuvre », suscitées « chaque fois » par une « impasse » (p. 2), dans cet ordre-là, comme il est possible de lire dans votre texte, sont la preuve même que le beau désir est gaspillé car l’instrument n’est pas le bon : il est impossible de faire avancer un bateau avec un bistouri, ou d’opérer un œil avec un aviron. Et cela même si le chirurgien se nomme Ambroise Paré, Forlenza ou Parinaud, ou si le marin se nomme El Cano, Magellan ou Zheng He.

 

Les « différents colloques », les « journées d’études », le « séminaire intersecteur » sont des moments fructueux pour sortir « Des impasses rencontrées dans l’institution » (p. 2), si les participants remplissent les conditions d’un chirurgien ou d’un navigateur : entraînement dans sa psychanalyse personnelle de l’art d’opérer les manœuvres exigées dans l’océan de l’inconscient. Or, dès que quelqu’un se dit analyste, il disparaît des radars du divan. Cette horreur du désir qui l’anime, il le porte mollement, voire méchamment dans sa pratique. Il est impossible de produire un effet psychanalytique à offrir des « entretiens avec un psychanalyste ».

 

Un « effet psychanalytique » pour vous vise le réveil du sujet. Pour moi, le sujet pour de vrai, est soumis à un Autre barré (Ⱥ) et pas à un petit ou à grand autre trouvé Dieu sait où.

 

Que les gens aient besoin d’un maître est une évidence. Cependant, le psychanalyste ne doit pas se sentir obligé de répondre à cette demande.

 

Aucune initiative ne justifie l’intention de déranger. Quelle soit générale ou particulière, « déranger l’institution » n’est pas, à mon avis, une stratégie psychanalytique. La psychanalyse, ni le psychanalyste, n’imposent rien à qui ce soit : ni à l’institution de santé, ni à l’Etat, ni au particulier. En revanche, le psychanalyste se doit de montrer pour quelle raison ça ne marche pas quand le désir inconscient n’est pas mis en évidence, quand il n’est pas traité convenablement.

 

La fonction du psychanalyste est de protéger la dignité du désir et par conséquent, celle de la psychanalyse.

 

N’est-il pas un peu prétentieux d’estimer être capable de « subvertir la question du manque que l’institution rencontre » ? L’institution dévore tout cru, tous les jours, les psys de tout acabit, les analystes et qui que ce soit ne répondant pas aux directives du maître des lieux. Pour preuve, les psychologues qui, hier encore, pouvaient se contenter d’un plein temps dans une institution, et qui, aujourd’hui, voient leur pain salarié être divisé par deux, par quatre, voire plus, c’est-à-dire jusqu’à l’émiettement.

 

Si votre texte a commencé avec le mot « psychanalyse », au fur et à mesure, ce mot est remplacé par « orientation psychanalytique », par « psychologue », par « analyse » pour arriver à la « psychologie », « psychologue », « psychanalyste », pour finir avec « tâche analysante ».

 

De Chrétien de Troyes à nos jours, la tâche est cette « quantité de travail qu’on s’est engagé à faire dans un temps et pour un prix déterminé ». Ce contrat est incompatible avec le désir.

Repensez votre clinique avec et à partir de la psychanalyse. Et si cela vous intéresse, comptez avec l’auteur de ces lignes. La loyauté avec le désir bien dit produit des fruits bien mûrs.

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