Comment te citoyenniser quand il te veut fou ?

Retour

Comment te citoyenniser quand il te veut fou ?

cliquez sur les images pour les agrandir

Fernando de Amorim

Paris, le 24 juin 2017

 

Madame le Ministre Agnès Buzyn, Messieurs les psychiatres,

 

Le désarroi de la psychiatrie hospitalière relayé par « Le Quotidien du Médecin » du 22 juin 2017, est une source d’inquiétude pour tous. Le syndicat des psychiatres des hôpitaux (SPH) alerte les autorités sur les besoins en santé mentale et la multiplication des contraintes. Comment ne pas être solidaire.

 

Toutefois, lorsque des propositions sont faites aux syndicats, aux internes en psychiatrie, au gouvernement, relativement à la santé mentale (CMP engorgés, urgences débordées, jeunes psychologues précarisés car sans emploi ou employé à 20%...), nos missives restent lettres mortes.

 

D’un côté, nous avons les plaintes : « 5,3 millions de personnes consomment des psychotropes, 1, 9 million souffrent d’une maladie psychiatrique et les projections annoncent une croissance de 11 % des patients concernés d’ici à 2020 » (LQM, p. 5). De l’autre, « restrictions de moyens et contraintes imposées à la spécialité » (Ibid.).

 

Il me semble important de mettre en place la clinique du partenariat : le psychiatre adresse le patient vers la CPP, des consultations à l’extérieur, où le patient paye selon ses moyens. Avec cette stratégie, les résultats cliniques et humains sont les suivants : la société n’est plus en charge du patient, ou moins ; les patients prennent moins de psychotropes, ce qui diminue la charge économique pour la société ; ces personnes trouvent un moyen de travailler, d’étudier ou d’aimer. Il s’agit d’une construction possible pour quelques-uns.

 

L’épuisement du personnel (Ibid.), est une conséquence logique pour n’importe quel professionnel qui ne voit pas le résultat de son investissement psychique. Le psychiatre va mal parce qu’il est désemparé : sa discipline est en ruine sans que le temps qui passe lui semble pouvoir remédier à cet état de chose, bien au contraire.

 

Ma proposition est qu’à l’inverse de ce qui se pratique aujourd’hui, à savoir maintenir cette relation stricte psychiatre-patient, que le médecin introduise le psychanalyste dans cette relation, ce qui permettra de créer une relation à quatre : psychiatre, patient, psychanalyste et le discours inconscient. C’est dans cette logique que nous réussirons à nous sortir – à notre échelle du partenariat – de situations clinique embarrassantes, voire létales. Continuer à exclure le discours inconscient de l’opération clinique est, sera, une erreur fatale pour la médecine, la psychiatrie et la société et surtout pour l’être.

 

Evoquer les « 20 milliards d’euros en 2015 » (Ibid.), comme le fait le SPH ne règle pas l’affaire. Les chiffres sont connus depuis des années, et par tous les acteurs. Le syndicat a le pouvoir de mettre en place des expériences pour, ensuite, les évaluer et porter à la connaissance des pouvoirs publics les résultats.

 

Mais, « en attendant ce jour », qu’il me soit permis ici de faire état d’un mail reçu dernièrement et de son contexte : l’auteur est un jeune membre du RPH qui a trois années de pratique clinique derrière lui bien qu’il soit diplômé depuis 1 an seulement car il avait intégré le circuit de la Consultation Publique de Psychanalyse (http://www.rphweb.fr/details-qu+est+ce+que+la+consultation+publique+de+psychanalyse+paris+75+et+region+parisienne-9.html) et dont j’ai assuré la supervision. Il est aujourd’hui attaché à un service de psychiatrie parisien et, dans ce cadre, assure une psychothérapie de groupe avec des patients hospitalisés. L’une de ces patientes lui a demandé s’il était possible de lui parler dans une consultation à l’extérieur de l’hôpital. Informé de cette demande, je lui conseille de signaler cela à ses supérieurs hiérarchiques et d’inviter la patiente, avec leur accord, à venir à la CPP. Voici ce qui, pour lui en est résulté selon le mail qu’il m’adressa suite à leurs échanges ; les astérisques signalent mes commentaires qui font suite à la reproduction ci-dessous de ce compte-rendu :

 

« /…/ Psychiatre dans un hôpital, je rencontre M.L.P. une fois par semaine dans le cadre d’une psychothérapie de groupe.

 

Au bout d’un an et demi*, M.L.P. demande après une séance de groupe si elle peut bénéficier d’une psychothérapie individuelle que j’assurerais à l’extérieur de l’hôpital. Elle sent que, dans le cadre du groupe et du service hospitalier, elle est limitée pour aborder certains sujets, dit qu’elle a pleuré lors d’une séance et n’a pas aimé que cela arrive devant les autres patients. Depuis, elle évite donc de parler « des sujets sensibles »**. Elle dit qu’elle est prête maintenant à payer pour sa psychothérapie.

 

Je sollicite donc l’accord de mon chef de service-adjoint pour recevoir M.L.P. à la CPP. Elle me répond que nous devons consulter plusieurs instances au sein de l’hôpital.

Je relaye d’abord la demande de M.L.P. au chef de pôle. Je dis qu’elle demande plus de discrétion, qu’elle veut se citoyenniser et que je trouve cela cliniquement acceptable. Le chef de pôle dit d’emblée qu’il n’y est pas favorable au motif que « M.L.P. n’est pas assez autonome pour assumer une psychothérapie individuelle et que « c’est mieux qu’elle soit limitée par le groupe dans ce qu’elle pourrait confier », que je risque un transfert difficile. Je réponds que je suis formée et supervisé pour manier le transfert, qu’il en est de ma responsabilité de clinicien. Il n’est pas d’accord, dit que le clinicien doit éviter ce type de transfert. Il conclut : « Donc, il est préférable de continuer comme vous faites jusqu’ici ». En somme, un travail médiocre, sans possibilité pour le patient de respecter la règle de l’association libre et de bénéficier de la technique de l’écarteur***, autrement dit, sans psychothérapie avec psychanalyste, d’après la cartographie du RPH****. Mes arguments sont malheureusement restés vains.

Vous souhaitant une bonne soirée. »

 

Mes commentaires :

* Au bout d’un an et demi : Il a commencé comme stagiaire et a réussi à être embauché pour assurer des psychothérapies de groupe

** Depuis, elle évite donc de parler de « sujets sensibles » : résistance intrapsychique nourrie par la bureaucratie institutionnelle.

*** La technique de l’écarteur : en hommage à Freud, Lacan et les chirurgiens français, je pense à Vladimir Mitz, Philippe Saffar, Alain-Charles Masquelet, Stéphane Romano, Rami Selinger, j’avais augmenté le nombre des séances dans la journée, jusqu’à apaiser le moi. Cette technique, laisse ouverte – écarteur – les parties du moi pour que la libido passe par la parole, non pas par le passage à l’acte.

**** La cartographie : Il fait référence à http://www.rphweb.fr/details-proposition+d+une+cartographie+de+la+clinique+avec+le+malade+le+patient+et+le+psychanalysant+a+l+usage+des+medecins+psy-140.html.

 

En conclusion, Madame le Ministre Agnès Buzyn, Messieurs les psychiatres, comptez avec les psychanalystes, installez des consultations publiques de psychanalyse dans les bâtiments publics quand ceux-ci sont accessibles pour cette autre activité, transformez le temps de consultation des étudiants en heure de stage, autorisez les étudiants en psychologie et psychiatrie à rencontrer des patients dès la première année de faculté, à condition qu’ils soient en psychothérapie ou en psychanalyse.

 

En 2016, les CPP ont assuré 37 000 consultations et un revenu de 1 047 000 euros avant impôts, sans coûter un centime à l’Etat. Nous n’avons pas eu de tentatives de suicide depuis des années, même si les personnes viennent des services de médecine, chirurgie et psychiatrie pour des tentatives de suicide. Quelle est la raison de cette réussite ? Le respect des indications freudo-lacaniennes, une collaboration avec des médecins et psychiatres qui sont en psychanalyse et qui sont sensibles à une manière de faire qui est psychanalytique et française.

 

Ce sont mes propositions.

 

En attendant, patiemment qui vous puissiez réagir,

 

amorim

Contactez-nous