Cause toujours

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Fernando de Amorim

Paris, le 4 septembre 2017

 

Dans le Figaro du 4 septembre 2017 nous pouvons lire un article intitulé « Redonner du sens à sa vie pour guérir ».

 

Je pourrai me passer de commenter un tel article qui va dans le sens de toutes les psychothérapies avec visée de consolidation de l’aliénation, renforcement du moi ou de dressage des pulsions qui envahissent les rayons psy des librairies de supermarché de la vie contemporaine.

 

Ce qui me pousse à intervenir c’est qu’un Monsieur dans l’article se présente en tant que « psychanalyste ».

 

Il est très important de signaler qu’énormément de ses psys se juchent sur les épaules de Freud pour crier qu’ils ont inventé quelque chose de nouveau dans le champ de la conduite des cures psychiques. Ils font cela pour promouvoir leur nouvelle psychothérapie, un nouveau livre, tout en critiquant la psychanalyse. Ces nains croient qu’ils voient plus loin que Freud parce qu’ils sont sur ses épaules. La nouvelle technique est intitulée logothérapie.

 

Une personne qui, sans doute possible, estime l’estimable Monsieur, est présentée comme « rescapée du cancer ». Sans surprise elle est devenue logothérapeute à son tour.

 

Il faut entendre « rescapé » comme quelqu’un qui a échappé à un accident ou à une catastrophe. Or, si nous lisons le cancer de cette manière-là, il sera traité en ennemi. Je pense qu’il s’agit là d’une très mauvaise lecture de la maladie, qu’elle soit corporelle ou organique.

 

Pour la maladie organique, ce qu’un psychiste peut faire c’est lire la maladie comme un message quand elle est corporelle et comme un appel quand elle est organique. Dans la maladie organique, et dans un premier temps, le patient ne peut pas intervenir avec ses seuls moyens. Il lui faut des interventions médico-chirugicales.

 

Après l’étude des psychanalystes d’hier et d’aujourd’hui, j’avais proposé une psychothérapie avec psychanalyste (Cf. http://www.rphweb.fr/details-proposition+d+une+cartographie+de+la+clinique+avec+le+malade+le+patient+et+le+psychanalysant+a+l+usage+des+medecins+psy-140.html) dès l’annonce de la maladie car l’être malade n’a pas les moyens symboliques de faire face au réel qui déferle sur lui. Dans ce sens-là quand dans l’article, la journaliste formule un « à quoi bon ? », un psychanalyste au contraire de produire du sens ou de pousser à la production du sens, visera à faire en sorte que la règle fondamentale freudienne soit respectée, règle qui était enseignée à Freud par les premières patientes qui sont venues lui rendre visite. Il ne transformera ça – Es freudienne – dans une logique où tout sera figé car, avec le sens vient la tendance à figer l’imaginaire comme lecture du réel. Cette tendance, comme écrit plus haut, nourrit l’aliénation et non le désir. La clinique montre que l’être n’apprendra pas davantage s’il donne du sens, mais qu’une telle stratégie pourra gonfler son imaginaire, à bloc.

 

Ce qui caractérise justement la vie, c’est qu’elle n’a pas de sens. Le sens est une construction imaginaire pour supporter le rapport avec le réel. Le logothérapeute qui se présente en tant que psychanalyste est aussi traducteur de l’œuvre de Viktor Frankl, qui était psychiatre et neurologue comme tant d’autres psychiatres et neurologues que nous avons connus dans l’histoire et dont personne n’entend plus parler. Pour quelle raison ? Parce que, comme tous les psychiatres ou psychologues, ils n’existent que quand ils deviennent des psychanalystes. C’est-à-dire quand ils s’intéressent au désir inconscient. Que serait Freud s’il n’était pas devenu psychanalyste ? Un neurologue de quartier. Et Jacques Lacan ? Un psychiatre parisien. La différence est que Freud et Lacan ont abandonné la médecine et la psychiatrie pour écouter véritablement le désir qui anime l’existence des êtres. Cependant, des sans-gêne font usage d’un signifiant que Freud a pris soin, toute sa vie, de préciser et que d’autres, dans des régimes autoritaires, ont mis leur vie en danger pour le porter. Le signifiant psychanalyste n’est pas donné à n’importe qui. Il faut bien le mériter, par sa clinique, son discours, son éthique.

 

Récemment une historienne avait reconnu l’existence d’une « psychanalyste d’obédience junguienne » en faisant l’éloge de la fille de cette dernière, noyée l’été précédent. C’est étonnant pour une historienne de reconnaitre de la psychanalyse chez Jung, quand Jung lui-même avait mis fin à sa relation avec Freud pour créer ce qu’il avait appelé sa psychologie analytique. Moralement c’est honnête, mais personne ne peut nier la proximité avec la psychanalyse. C’est ce que signifie d’être resté quelque-part attaché par symptôme à Freud. Et dans l’histoire de la psychanalyse, des nains nous en avons à la pelle.

 

La malhonnêteté c’est de se dire psychanalyste quand on n’est plus attaché à quoi que ce soit en rapport avec Freud et au désir inconscient. Dire que Viktor Frankl s’était « très tôt éloigné de l’inventeur de la psychanalyse » c’est largement éloigné de la vérité. Ce n’est pas parce qu’on a rencontré Sigmund Freud ou parce qu’on a écrit une lettre à laquelle il a répondu que cela suffise à faire de quelqu’un un éloigné de Freud. Ces fantasmes se déroulent encore aujourd’hui quand des personnes qui avaient simplement assisté aux séminaires de Lacan se sont présenté comme psychanalystes et proches de Lacan après sa mort. Ce rapprochement imaginaire c’est du sens. Et le sens n’est pas très copain avec le vrai. Pour Frankl, les névroses n’étaient pas un dérèglement émotionnel et n’avait rien de pathologique. Les névroses pour lui relèvaient d’un désespoir existentiel. Or, le désespoir existentiel c’est un des symptômes de la névrose, voire de la psychose ou de la perversion. La névrose produit des symptômes en forme de réalisation symptomatique et d’accomplissement imaginaire.

 

Rien n’est réglé quand on est névrosé.

 

On traîne, on pousse la vie comme n’importe quel compromis. Mais ça ce n’est pas vivre. Et qui écrit ça ? Un psychanalysant. Un psychanalysant qui défend la psychanalyse de toute évidence parce que c’est elle qui le nourrit. Nourrit du désir de vivre.

 

Quand quelqu’un s’interroge sur « comment vivre sous sa finitude, sous sa responsabilité ». Ca c’est un travail de philosophe. Or dans la clinique nous avons des gens qui souffrent de maladies vraies, qu’elles soient psychiques, corporelles ou organiques. Quand le Monsieur en question dit que « grâce à la logothérapie il est possible de noter « une stabilisation ou une régression du processus tumoral, une régulation neurophysiologique chez ces patientes », j’ai envie de lui demander si ces personnes étaient toujours sous chimiothérapie ? Cela me rappelle quand j’étais jeune étudiant et qu’un patient avait dit que le jus du concombre avait fait diminuer son cancer alors que quelques instants plus tard, il disait être attendu pour sa séance de radiothérapie.

 

Il n’est pas important d’avoir un diplôme de psychologue médecin ou de psychiatre pour devenir psychanalyste, même si cela compte, mais il est très important d’être ami de la médecine pour éviter de dire des inepties qui seront entendues par des gens qui sont sous la responsabilité transférentielle du clinicien. Une thérapie par le sens c’est une thérapie qui, inévitablement amène à un bricolage imaginaire et qui fortifie l’ego. Travailler avec les malades atteint d’un cancer, comme de n’importe quelle maladie organique, exige du clinicien une spécificité que j’avais mise en place au sein du RPH et qui a débuté en 1991 dans un service de médecine interne à l’hôpital Avicenne (AP-HP). Pour écouter un malade du cancer et savoir conduire la cure il est important de faire des études psychanalytiques poussées, c’est-à-dire être intime de l’œuvre de Freud et de Lacan. Ensuite, continuer sa psychanalyse personnelle, de changer la procédure technique des règles de 45 minutes. Cette manière de travailler ne peut pas produire un effet d’accès à l’inconscient et inévitablement la cure part dans un ronronnement qui fait penser à quelques-uns que la psychanalyse dite freudienne et soutenue par l’IPA – Association psychanalytique internationale, à laquelle est attaché la SPP, Société psychanalytique de Paris –, ne peut s’occuper que des névrosés et de quelques cas de psychoses.

 

Il n’en est rien. Il s’agit simplement de l’incapacité, voire de l’incompétence, du praticien à sortir de cette sécurité chronologique pour éviter de se jeter à l’eau et de ramer avec le malade, le patient, le psychanalysant, comme cela est exigé par la clinique depuis Hippocrate, Pinel, Freud, Lacan. L’autre élément qui ne rend pas service à la psychanalyse c’est la gratuité. Un traitement gratuit, comme un traitement de groupe, comme il est évoqué dans l’article en question, ne produit pas d’effet au niveau du désir de l’être, même si cela cautérise son moi.

 

Penser qu’on peut aborder les questions essentielles d’une existence en trois mois ou faire quelques séances gratuitement pendant quelques mois, ne touche à rien d’essentiel mais montre, pour de vrai, l’agressivité, voire l’incompétence, du praticien.

 

Nous pouvons lire aussi dans l’article, la présence du mot « pouvoir » et du mot « identification ». La journaliste a raison. Il s’agit de ça. Il s’agit de pouvoir, d’identification au rapport imaginaire et ça n’aide pas à vivre, même si cela peut bricoler une existence. Suis-je en désaccord avec le fait de bricoler l’existence ? Que nenni !

 

L’enthousiasme ou une « émotion positive », même si je déteste ces formules, sont la conséquence d’une traversée que seule, jusqu’à présent, la psychanalyse a pu proposer à l’être. Seule la psychanalyse parce qu’elle, pour répondre métaphoriquement, est un voyage sur l’océan nommé inconscient. Comme les premiers navigateurs, l’invitation de la psychanalyse est de faire en sorte que l’être puisse savoir sur ce qui l’anime.

 

A la sortie de ce voyage, voyage riche en expériences, riche en déceptions, riche en douleurs, avec ses accalmies et ses tempêtes, l’être sort prêt pour vivre sa vie. Sa vie simplement sans mystification, comme dit le poète.

 

Bien évidemment l’unique chose que nous pouvons constater dans cet article qui a de la gueule, c’est le dessin de Pinel, le bien nommé : un type au bord du précipice qui tourne la tête à 180° vers un nuage en forme de croix, un autre en forme de cœur et deux mains serrées.

 

Les médecins, les psychologues, les psychiatres, les psychothérapeutes, les analystes et les soi-disant psychanalystes – ils se reconnaîtront – se maintiennent au bord de la falaise tout en donnant des instructions à celles et ceux qui sont en bas, dans l’eau de leur inconscient, en train de ramer ou de se noyer.

 

Après être sorti de sa psychanalyse personnelle et après avoir assuré une première psychanalyse, le supposé-psychanalyste devient véritablement psychanalyste, une sorte de nocher des Enfers, comme Charon.

 

Après une psychanalyse, le sujet qui souffrait psychiquement, corporellement ou organiquement n’est plus au bord de la falaise. Il mène son chemin où ses pieds l’amèneront. Et jusqu’à présent ce n’est pas vers le vide.

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