Attendre patiemment

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Attendre patiemment

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Attendre patiemment

 

Fernando de Amorim

Paris, le 6 janvier 2016

 

 

Dans un article paru dans Le Figaro du 4 janvier 2016 sur les mystérieuses atteintes des petites fibres nerveuses, nous apprenons que ces atteintes peuvent être responsables de « douleurs inexpliquées se manifestant sous la forma de brûlures, picotements, fourmillements, décharges électriques, froid douloureux, démangeaisons, alors que la peau est normale, ainsi que des douleurs déclenchées par le simple contact avec un vêtement ou un drap (allodynie) ».

 

Une douleur inexpliquée devrait être examinée par les médecins et par les psychanalystes. C’est une méthode utilisée au sein du RPH.

 

Je suis un mendiant clinique. Je demande aux uns et aux autres de me présenter leurs cas inexpliqués, et régulièrement, je sors toujours plus instruit de ces rencontres et le patient aussi. Je confirme ainsi que Freud avait raison : ce sont les analystes qui ne savent pas défendre les thèses freudiennes et le patient sort de la séance, voire de la cure, sans être renseigné sur le désir de l’Autre. Comme disait Bouquet à Luchini, que je cite de mémoire, ce qui compte dans la relation aux êtres c’est d’être renseigné sur son désir.

 

Avec le temps, j’ai appris à descendre dans l’arène de la clinique sans rester dans la relation imaginaire. C’est ce que doit faire un psychanalyste quand il va à l’hôpital. Il entre avec son désir et sort de l’institution avec le patient, une fois que ce dernier à l’accord de l’équipe soignante. C’est cela la cônification du transfert.

 

Proche de mon frère roumain qui demande une pièce dans les rues de la Capitale, je demande aux médecins s’ils ont un patient, un patient qu’ils ne savent pas soigner et de le présenter au psychanalyste. C’est ça la clinique du partenariat. J’avais le matin même du 4 janvier, adressé un mail à un Professeur cité dans l’article, en lui demandant de me présenter un seul patient pour que je puisse l’examiner et dévoiler le désir qui est là, quelque part avec une maladie organique ou voilé par la souffrance corporelle. Ce paragraphe fut écrit à 20h 35 le 6 janvier et est resté sans réponse. Ce texte a été retoqué le 4 août de la même année, toujours sans nouvelle.

 

J’attends son mail comme un gosse.

 

En suivant cette lignée merveilleuse de cliniciens, d’Hippocrate à Freud, de Galien à Lacan, je suis allé rencontrer une petite fille de huit mois. Méningite bactérienne. Le neurologue dit à sa mère : « Madame, votre fillette mourra dans un mois, si elle ne meurt pas elle restera hémiplégique du côté gauche à vie ».

 

En apprenant cela le lendemain, je demande à la mère de rencontrer la fille pour un traitement psychanalytique. Sans lui dire, une pensée m’a traversé l’esprit : ce n’est pas grave si j’essaye car tout le monde attend sa mort dans 29 jours. La mère accepte, le père aussi. A son chevet, je demande à ses parents de raconter leur désir de faire venir au monde la prénommée Camille. Elle a la tête en permanence tournée vers la gauche. L’équipe médicale et les parents ont ainsi un contact avec elle en venant à sa gauche. Le deuxième jour je pousse le lit vers le mur et déclare que par prescription thérapeutique de ne pas bouger le lit. De sorte que pour parler avec elle tous se mettent à sa droite.

 

L’équipe et les proches ont joué le jeu et quelques semaines après, elle regardait vers sa droite. Un mois après elle n’était pas morte, et le neurologue avait conseillé aux parents de continuer la psychanalyse – c’était une psychothérapie avec psychanalyste – avec le « Docteur psychanalyste ».

 

Un soir, alors que ses parents et moi-même étions autour de son lit, la fillette de 12 mois se leva de son berceau et hurla comme une possédée en regardant son père posté aux pieds de son lit. La mère et moi nous tenions chacun d’un côté du lit.

 

Ses hurlements étaient d’une férocité telle que cela m’a donné la chair de poule. J’avais peur mais j’ai maintenu ma posture. Sans brancher.

 

Une fois qu’elle eut fini de hurler, elle s’allongea et s’endormit profondément.

 

Ce qui m’avait guidé dans mes décisions cliniques à l’hôpital était le concept de plasticité de la libido, concept freudien majeur.

 

Beaucoup de malades de médecine, de chirurgie, de psychiatrie, souffrent de ne pas savoir dire le désir qui les anime.

 

Grâce à ma psychanalyse personnelle, j’arrive à supporter la frustration de ne pas déchiffrer l’énigme des symptômes psychiques, corporels ou organiques. Les équipes médicales sont strictement physiologiques, dans une tradition qui exclue le désir et l’inconscient structuré comme un langage.

 

Je vois ces symptômes comme des Bucéphales qui ne demandent qu’à ce qu’un psychanalyste puisse s’approcher et leur apprendre à parler librement.

 

Mais entre mon désir de savoir et les symptômes énigmatiques, il y a la ministre qui méconnait la psychanalyse, les médecins qui préfèrent le dressage du symptôme, les parents qui font des pieds et mains pour que l’enfant puisse avoir les pieds et les poings liés, sans oublier la bouche cousue.

 

Pendant ce temps, les douleurs – de travailler, d’aimer, d’étudier, d’exister – continuent à être inexpliquées.

 

Entretemps, j’attends. Patiemment.

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